Souveraineté numérique : Bruxelles resserre l’étau réglementaire sur les géants américains du cloud

Souveraineté numérique : Bruxelles resserre l’étau réglementaire sur les géants américains du cloud

La Commission européenne a annoncé jeudi son intention de soumettre Microsoft Azure et Amazon Web Services (AWS) à un régime réglementaire strict dans le cadre du Digital Markets Act (DMA), la législation européenne destinée à encadrer les pratiques anticoncurrentielles des entreprises dominantes. Les deux groupes américains représentent ensemble environ 60 % du marché européen du cloud, une concentration qui inquiète Bruxelles depuis plusieurs années.

Une procédure de qualification en « contrôleur d’accès »

L’enquête, ouverte en novembre dernier, vise à déterminer si AWS et Azure remplissent les critères de « gatekeepers » — ou contrôleurs d’accès — au sens du DMA, statut qui implique des obligations et des interdictions renforcées. La Commission justifie cette démarche par des données concrètes : les deux plateformes affichent des revenus considérables, des capacités opérationnelles sans équivalent parmi leurs concurrents, et bénéficient d’effets de verrouillage significatifs pour leurs clients.

« AWS et Azure semblent toutes deux bénéficier d’effets de verrouillage et de coûts de migration élevés » pour les utilisateurs souhaitant changer de fournisseur, souligne l’exécutif européen dans ses conclusions préliminaires.

Google Cloud provisoirement épargné

Google Cloud, troisième acteur mondial avec 14 % de parts de marché au premier trimestre 2026 selon le cabinet Synergy Research Group, n’est pas visé par la procédure. La Commission estime que son niveau de dominance ne justifie pas encore une qualification de contrôleur d’accès. Cette omission suscite des critiques de la part de Microsoft, qui juge que l’influence croissante de Google — notamment via son modèle d’intelligence artificielle Gemini — pourrait engendrer de nouveaux déséquilibres concurrentiels.

À l’échelle mondiale, le secteur reste dominé par trois géants américains : AWS détient 28 % du marché, Azure 21 % et Google Cloud 14 %, selon les données du premier trimestre 2026.

L’IA, facteur aggravant de la concentration

La Commission relève que le développement accéléré des services d’intelligence artificielle renforce encore la position dominante des deux groupes. « Dans la mesure où l’IA accroît fortement la demande de services cloud, AWS et Azure semblent conserver une large part de cette demande accrue au sein de leurs écosystèmes respectifs », indique le document.

Plusieurs pannes majeures survenues ces derniers mois ont par ailleurs mis en lumière la vulnérabilité des clients en cas de défaillance de ces plateformes, alimentant les appels à une régulation plus stricte du secteur.

Un déséquilibre structurel difficile à résorber

Le défi industriel reste considérable. Les fournisseurs américains exploitent environ 1 000 centres de données en Europe, contre 250 à 300 pour les acteurs européens. Le déséquilibre est encore plus marqué dans le domaine de l’IA : sur les 50 plus grands clusters GPU actifs en Europe en mars 2026, 41 appartiennent à des entreprises américaines, selon le baromètre EU Compute.

Face à cette réalité, Bruxelles a également mobilisé la commande publique comme levier industriel. En avril 2026, la Commission européenne a attribué un contrat de 180 millions d’euros sur six ans à quatre fournisseurs européens — Post Telecom (avec CleverCloud et OVHcloud), StackIT, Scaleway et Proximus — pour couvrir les besoins cloud des institutions, organes et agences de l’UE.

Calendrier et obligations pour les administrations publiques

Les administrations européennes — ministères, hôpitaux, tribunaux — devront migrer leurs données les plus sensibles vers des fournisseurs européens certifiés d’ici 2029. Les marchés publics numériques seront soumis à des critères de souveraineté, favorisant des acteurs tels qu’OVHcloud, Scaleway ou StackIT.

Tensions transatlantiques en toile de fond

Ces mesures s’inscrivent dans une dynamique plus large de réduction de la dépendance européenne aux technologies non européennes, notamment dans les marchés publics sensibles. Elles pourraient toutefois provoquer des frictions diplomatiques : l’administration Trump a déjà critiqué les politiques européennes, estimant que des entreprises américaines performantes étaient injustement ciblées.

Pour atténuer ces tensions, Bruxelles a établi un dialogue numérique avec Washington, signal que la Commission entend avancer sur la souveraineté technologique sans pour autant fermer la porte à la négociation transatlantique.