Une rencontre stratégique sur la presqu’île de Hel
La station balnéaire de Jurata, nichée sur la presqu’île de Hel en mer Baltique, a accueilli un sommet informel réunissant les présidents de Pologne, de Lituanie, de Lettonie, d’Estonie et de Roumanie. L’absence de l’Ukraine était aussi éloquente que les sujets abordés.
Selon la chancellerie du président polonais Karol Nawrocki, les discussions ont principalement porté sur la préparation du prochain sommet de l’OTAN à Ankara. Les participants ont cherché à consolider des positions communes avant cette échéance transatlantique majeure, dans un contexte géopolitique où la cohésion du flanc est de l’Alliance atlantique revêt une importance croissante. La chancellerie précise que les échanges ont permis de « fixer les priorités de la coopération régionale et de la sécurité dans les bassins de la mer Baltique et de la mer Noire », tout en abordant les « questions clés des relations transatlantiques ».
Avant le début des discussions, les cinq chefs d’État ont effectué une visite au port militaire de Gdynia, signal symbolique fort adressé à Moscou quant à la détermination des alliés de l’est de l’Europe.
La fracture polono-ukrainienne au cœur des échanges informels
En marge de l’agenda officiel, la dégradation des relations entre Varsovie et Kyiv a occupé une place centrale dans la partie informelle du sommet. Le président lituanien Gitanas Nausėda, qui s’était déjà publiquement déclaré prêt à jouer un rôle de médiateur entre les deux capitales, a confirmé son intention d’aborder directement la question avec Nawrocki. « Dans une atmosphère informelle, nous parlerons aussi de cette question, qui est pour moi extrêmement importante », a-t-il déclaré, en précisant qu’il souhaitait comprendre la lecture polonaise des causes du différend et des voies possibles vers une désescalade.
Nausėda a toutefois subordonné toute médiation lituanienne à une condition claire : que les deux parties expriment explicitement leur volonté d’y recourir. Son propos s’inscrit dans une logique pragmatique — la Lituanie, pays frontalier de la Russie et de la Biélorussie, a un intérêt stratégique direct à ce que la solidarité entre États soutenant l’Ukraine ne se fracture pas sur des contentieux historiques. « Le passé est important, mais le présent l’est encore davantage, surtout alors que se poursuit la guerre brutale menée par la Russie contre l’Ukraine », a-t-il souligné.
L’escalade diplomatique entre Varsovie et Kyiv
La crise trouve son origine dans une décision du président ukrainien Volodymyr Zelensky d’attribuer à une unité des forces armées ukrainiennes le nom de « héros de l’UPA » — l’Armée insurrectionnelle ukrainienne. Cette décision a provoqué une réaction formelle de Nawrocki : le 19 juin, le président polonais a annoncé le retrait de l’Ordre de l’Aigle blanc précédemment décerné à Zelensky. Ce dernier a renvoyé la décoration à Varsovie par voie postale, geste qui a considérablement durci le ton de l’échange diplomatique.
Le différend repose sur une divergence d’interprétation historique profonde. En Ukraine, l’Organisation des nationalistes ukrainiens (OUN-B) et l’UPA sont largement perçues comme des mouvements de résistance nationale, ayant combattu à la fois l’occupant allemand et les forces soviétiques. En Pologne, ces mêmes organisations sont associées aux massacres de masse perpétrés contre les populations polonaises en Volhynie entre 1943 et 1945, dont le bilan est estimé entre 40 000 et 100 000 victimes selon les sources historiques. L’UPA est également tenue responsable de l’assassinat de plusieurs centaines, voire plusieurs milliers, de Juifs en Volhynie et en Galicie orientale.
Un équilibre régional à préserver
Le choix du format — cinq États du flanc est, sans l’Ukraine — illustre la complexité de la position polonaise. Varsovie reste un soutien structurel de Kyiv sur le plan militaire et logistique, mais le gouvernement polonais, comme le président Nawrocki, refuse de dissocier l’aide présente de la reconnaissance historique. Cette posture, cohérente sur le plan intérieur, crée une tension réelle avec les impératifs de cohésion alliée à l’approche du sommet d’Ankara.
La réunion de Jurata démontre que les États du flanc est de l’OTAN cherchent à construire une voix collective sur les grandes questions de sécurité européenne, tout en gérant des frictions bilatérales qui pourraient, si elles s’enveniment, affaiblir précisément la cohérence qu’ils entendent projeter. La médiation lituanienne, si elle se concrétise, constituera un test de la capacité de ces pays à gérer leurs contradictions internes sans recourir à l’arbitrage de Bruxelles ou de Washington.

