Il suffit parfois d’un simple affichage pour révéler une tension plus profonde. Sur un nombre croissant de distributeurs automatiques de billets des Chemins de fer fédéraux suisses (CFF), un avis prévient les voyageurs que, temporairement, seuls les paiements sans espèces sont acceptés. Derrière cette mesure discrète se dessine une réalité opérationnelle préoccupante : une recrudescence des effractions ciblant les automates, qui contraint l’entreprise ferroviaire nationale à restreindre l’accès à l’argent liquide sur une partie de son réseau de vente.
Une porte-parole des CFF a confirmé au magazine K-Tipp que l’entreprise constate actuellement une augmentation des cas d’effractions sur ses distributeurs automatiques de billets. Certains appareils auraient été si sévèrement endommagés qu’un remplacement intégral s’est avéré nécessaire. Pour les autres, les CFF ont choisi de désactiver préventivement la fonction de paiement en espèces, limitant ainsi l’attrait de ces machines pour les auteurs de tels actes. La logique est économiquement rationnelle : supprimer le contenu monétaire physique revient à neutraliser la cible principale des effractions.
Les CFF ne communiquent pas, pour l’heure, le nombre précis d’appareils concernés, ni leur localisation géographique. Aucune liste publique des sites affectés n’est disponible, ce qui complique l’anticipation pour les voyageurs qui dépendent de l’argent liquide. La durée des restrictions reste également indéterminée dans la plupart des cas, à l’exception notable d’Aare Seeland Mobil, qui a annoncé son intention de lever cette limitation à compter du 1er octobre.
Pour les usagers contraints de payer en espèces, les CFF proposent une solution de substitution : l’acquisition d’une carte prépayée rechargeable, disponible dans les centres de voyage, que le titulaire peut ensuite alimenter en liquide sur place avant de l’utiliser pour acheter des billets aux automates. Cette option préserve formellement l’accès à l’argent comptant, mais elle impose un détour supplémentaire qui n’est pas sans conséquence pour les personnes à mobilité réduite, les voyageurs occasionnels ou ceux qui ne maîtrisent pas les outils numériques.
Ce contexte s’inscrit dans une tendance structurelle plus large. Alors que le réseau comptait autrefois un parc nettement plus dense, la Suisse ne dispose plus aujourd’hui que d’un peu plus de 1 000 distributeurs automatiques de billets sur l’ensemble du territoire. La trajectoire est connue : Alliance SwissPass planifie, à l’horizon 2035 au plus tard, un modèle de « distribution sans infrastructure », dans lequel l’achat de titres de transport s’effectuerait intégralement en dehors des canaux de vente physiques traditionnels.
C’est précisément sur ce point que le Bundesrat a posé une limite claire. Cet été, il a formellement demandé au secteur des transports publics de continuer à garantir, à l’avenir, la possibilité d’acheter des billets sur support papier et de manière anonyme. Cette exigence reflète une position constante de la Confédération : si la numérisation des services publics est encouragée pour des raisons d’efficience, elle ne saurait exclure les segments de la population pour lesquels l’accès au cash et à l’anonymat des transactions constitue une nécessité pratique ou un droit fondamental.
La tension entre l’impératif de sécurité physique des infrastructures, la rationalisation économique du réseau de distribution et les obligations de service universel définies par la Confédération n’est pas près de se dissoudre. Les effractions actuelles accélèrent une transition que les opérateurs souhaitaient de toute façon conduire — mais à un rythme que le cadre réglementaire fédéral entend manifestement contrôler.

