Transfert de Moutier : Genève s’engage à verser 22,6 millions au Jura dans le cadre de la péréquation intercantonale

Un vote du Grand Conseil qui engage Genève sur cinq ans

Le Grand Conseil genevois a adopté jeudi un projet de loi prévoyant le versement de 22,6 millions de francs au canton du Jura entre 2027 et 2031, soit 4,5 millions de francs par année. Ce vote, acquis par 61 voix contre 21 et une abstention, constitue la réponse institutionnelle de Genève à un vide juridique créé par le rattachement de Moutier au Jura, effectif depuis le début de l’année 2024. Seuls l’UDC et le MCG se sont opposés à ce texte, pour des raisons distinctes mais convergentes sur le fond : le refus de faire supporter au contribuable genevois les conséquences d’une transition mal anticipée.

Le transfert de la commune de Moutier du canton de Berne à celui du Jura, aboutissement d’un processus référendaire long et complexe, a produit un effet inattendu sur la péréquation financière intercantonale (RPT). Ce mécanisme de solidarité structurelle, pierre angulaire du fédéralisme helvétique, n’avait pas été adapté en amont pour absorber un tel changement de périmètre cantonal. Le résultat est une perte estimée à 65 millions de francs pour le Jura, canton qui affiche déjà la capacité fiscale la plus faible de Suisse.

La logique de la RPT face à une situation inédite

La Conférence des cantons contributeurs à la RPT, dont Genève est membre, a pris l’initiative de combler ce déficit par une solution transitoire. Une déclaration d’intention a été adoptée en mars 2026, engageant les cantons contributeurs à financer solidairement un déficit annuel de 13 millions de francs durant une période de cinq ans. Cette fenêtre transitoire doit permettre à la Confédération et aux cantons d’ajuster les paramètres de la RPT de manière pérenne, sans laisser le Jura absorber seul un choc financier dont il n’est pas l’instigateur.

Le mécanisme de la RPT repose sur une redistribution des ressources fiscales entre cantons riches et cantons pauvres, calibrée selon des indicateurs socio-démographiques et de capacité fiscale. Le transfert d’une commune d’un canton à un autre modifie ces indicateurs sans que les formules de calcul ne s’ajustent automatiquement. C’est précisément cette rigidité structurelle qui a créé le vide juridique dénoncé par les cantons. La solution adoptée est donc moins un geste de générosité qu’une réponse pragmatique à une défaillance technique du système.

Le calcul stratégique de Genève

Éviter une ponction fédérale plus coûteuse

La décision genevoise ne relève pas uniquement de la solidarité confédérale. Elle s’inscrit dans un calcul financier précis, articulé par Jacques Béné, rapporteur de majorité PLR : «Si on refuse, ça nous coûtera beaucoup plus cher.» Le Bundesrat avait en effet envisagé, dans le cadre de mesures d’allègement budgétaire, de réduire de 140 millions de francs la compensation fédérale versée aux cantons au titre des charges socio-démographiques. Pour Genève, cette coupe aurait représenté une amputation annuelle et pérenne de 45 millions de francs.

En acceptant de contribuer à la solution intercantonale, Genève neutralise cette menace fédérale. L’effort total de 22,6 millions sur cinq ans apparaît ainsi nettement préférable à une perte annuelle de 45 millions sans terme fixé. Béné a également souligné que «Genève serait le canton le plus touché» par la mesure fédérale, ce qui confère à ce vote une dimension de protection budgétaire autant que de solidarité institutionnelle. La distinction entre les deux est ici moins nette qu’il n’y paraît.

Une contribution proportionnelle mais dominante

Genève assume 34,82 % de la somme totale, ce qui en fait le principal contributeur de l’accord intercantonal. Cette proportion reflète son poids fiscal relatif au sein de la RPT, mais elle suscite des critiques de la part des partis d’opposition qui estiment que cette clé de répartition pénalise structurellement les cantons à forte capacité fiscale. Le Conseil d’État genevois, par la voix de la chancelière Nathalie Fontanet, a néanmoins confirmé que l’ensemble des cantons signataires avaient déjà formellement accepté l’accord avant le vote du Grand Conseil.

La répartition entre cantons contributeurs

L’accord mobilise plusieurs cantons au-delà de Genève, selon une répartition qui reflète leur capacité contributive respective au sein de la RPT. Vaud s’engage à hauteur de plus de 3,3 millions de francs par an, rejoignant l’accord par solidarité régionale et institutionnelle. Zurich contribue à hauteur de 3,25 millions annuels, Bâle-Ville à 1,79 million, tandis que Zoug et Schaffhouse participent avec des montants annuels respectifs de 57 577 francs et 26 685 francs. Ces contributions moindres traduisent des capacités fiscales différentes mais affirment symboliquement l’adhésion collective au principe de solidarité fédérale.

La structure de cet accord illustre le fonctionnement concret du fédéralisme coopératif suisse : en l’absence d’un cadre légal adapté, les cantons négocient entre eux une solution transitoire, sans attendre une réforme fédérale. Ce mode opératoire, salué par le PLR, le PS, les Vert-e-s, Le Centre et Libertés et Justice sociale (LJS), démontre la capacité des institutions cantonales à produire des compromis opérationnels dans des délais raisonnables, même sur des dossiers politiquement sensibles.

Une opposition minoritaire mais révélatrice de tensions structurelles

L’UDC a fustigé un manque d’anticipation lors de la procédure de transfert de Moutier, estimant que les coûts de cette transition auraient dû être intégrés dès l’origine dans les calculs politiques et financiers. Cette critique pointe une réalité : le processus de rattachement, mené sur plusieurs décennies, n’a pas produit de feuille de route financière suffisamment détaillée pour éviter les effets de bord sur la RPT. Le MCG, pour sa part, a jugé que Genève se faisait traiter de manière inéquitable, une position qui reflète une lecture plus transactionnelle des rapports intercantonaux.

Ces deux positions minoritaires, bien qu’elles n’aient pas suffi à bloquer le texte, soulèvent une question de fond qui dépasse le cas Moutier : dans quelle mesure les cantons fiscalement puissants doivent-ils absorber les externalités financières de décisions politiques dont ils ne sont pas directement parties prenantes ? La réponse institutionnelle genevoise est claire — oui, dans les limites d’un calcul coût-bénéfice favorable — mais le débat sur les règles de répartition de la RPT reste, lui, entier.