Plus de neuf mois après la tragédie de Crans-Montana, une facture de quelque 1,6 million d’euros — soit environ 1,5 million de francs suisses — demeure sans preneur, suspendue entre deux capitales qui peinent à s’entendre sur un principe pourtant inscrit dans les accords européens. La question de fond est simple : qui assume le coût des soins prodigués en Suisse aux douze ressortissants italiens blessés lors de l’incendie du 1er janvier ? La réponse, elle, reste introuvable.
Parmi les victimes figure Manfredi Marcucci, grièvement brûlé et hospitalisé dans un premier temps à l’hôpital de Sion avant d’être transféré à Milan. Pour ces seules quinze heures de prise en charge initiale, la Suisse a adressé une note de 66 800 francs au système de sécurité sociale italien — un chiffre qui a suscité une indignation immédiate dans la péninsule et relancé le débat sur la tarification hospitalière helvétique, notoirement élevée à l’échelle européenne.
Sur le plan juridique, le cadre de référence paraît clair. Les accords européens auxquels la Suisse est liée disposent que les frais médicaux engagés à l’étranger incombent au pays de résidence du patient. Rome, cependant, a signifié dès le mois d’avril son refus catégorique de s’acquitter de la facture, invoquant les responsabilités potentielles de tiers dans le déroulement de l’incendie. La position italienne est que toute demande de remboursement doit demeurer suspendue tant que les faits ne sont pas définitivement établis par la justice. C’est un argument juridique recevable dans sa logique, mais qui, en pratique, repousse le règlement à un horizon indéterminé.
La Première ministre Giorgia Meloni avait qualifié d’« ignoble » la démarche helvétique, tandis que le ministre des Affaires étrangères Antonio Tajani réaffirmait publiquement que Rome ne paierait pas. Ces prises de position, formulées avec une netteté inhabituelle dans les relations bilatérales entre deux pays traditionnellement pragmatiques, ont contraint le Bundesrat à réagir. En mai, le président de la Confédération Guy Parmelin, à l’issue d’une rencontre avec Meloni, avait promis une solution rapide. Plusieurs mois plus tard, le Bundesrat n’a toujours pas tranché.
Cette inaction n’efface pas pour autant l’effort financier déjà consenti par la Confédération et le canton du Valais. La Confédération a débloqué 35 millions de francs en faveur des victimes ; le canton du Valais a complété cette enveloppe avec plus de 2,3 millions de francs supplémentaires ; la Fondation Amata, partiellement financée par les autorités cantonales, a pour sa part mobilisé 24 millions de francs. Ces montants témoignent d’une réponse institutionnelle substantielle à la tragédie, mais ils ne règlent pas la question spécifique des frais hospitaliers des victimes étrangères.
Au Parlement fédéral, le dossier cristallise des sensibilités politiques divergentes. La conseillère nationale vert’libérale Céline Weber défend la fermeté : les accords bilatéraux existent précisément pour encadrer de telles situations, et leur non-respect par Rome constituerait un précédent problématique. La socialiste Laurence Fehlmann Rielle plaide à l’inverse pour un geste de solidarité : Berne prendrait en charge la facture, dissociant ainsi la dimension humanitaire des enjeux juridiques encore pendants. Ces deux postures reflètent une tension plus large entre le respect du droit conventionnel et la gestion politique d’une crise à forte charge symbolique.
L’enjeu dépasse la somme en question. Un Bundesrat qui absorberait unilatéralement ces 1,6 million d’euros enverrait un signal de bonne volonté à Rome, mais fragiliserait potentiellement la portée des accords bilatéraux dans des affaires futures. Un Bundesrat qui maintient la pression sur l’Italie respecte la lettre des engagements européens, mais s’expose à une dégradation durable des relations avec un partenaire économique de premier plan pour la Suisse. Dans ce contexte, le silence du Bundesrat ressemble moins à de l’indécision qu’à un calcul politique encore en cours — dont l’issue, quelle qu’elle soit, fixera un précédent pour la gestion des crises transfrontalières impliquant des ressortissants étrangers sur sol helvétique.

