Un phénomène transnational aux portes de la Confédération
Dans les grands ports de Rotterdam ou d’Anvers, des conteneurs chargés de marchandises légitimes dissimulent parfois des cargaisons de cocaïne dont la valeur dépasse celle de certaines PME helvétiques. C’est dans ces nœuds logistiques que se matérialise, de la façon la plus concrète, la menace que décrit Europol dans son dernier rapport de situation sur le crime organisé au sein de l’Union européenne. L’agence européenne de police y recense 731 réseaux criminels actifs sur le territoire de l’UE, regroupant plus de 400 000 membres issus de 118 nationalités différentes — un chiffre qui illustre à lui seul le caractère résolument mondial d’une criminalité qui ne connaît pas de frontières, et certainement pas celles de la Confédération helvétique.
La Suisse, bien qu’extérieure à l’Union européenne, s’inscrit dans cet espace de risque partagé. Son Finanzplatz, ses infrastructures de transit et ses accords bilatéraux avec Bruxelles en font à la fois une cible potentielle et un partenaire indispensable dans la lutte contre ces organisations. Le Bundesrat a d’ailleurs renforcé ces dernières années sa coopération opérationnelle avec Europol, reconnaissant implicitement que la souveraineté helvétique ne saurait constituer un bouclier suffisant face à des réseaux qui opèrent précisément en exploitant les interstices entre juridictions.
Trafic de drogue, fraude numérique et infiltration de l’économie légale
Le trafic de stupéfiants demeure l’activité dominante de ces organisations, devant la fraude conventionnelle et la cyberfraude, deux secteurs en expansion rapide portés par la numérisation accélérée de l’économie mondiale. Jürgen Ebner, directeur exécutif par intérim d’Europol, l’a formulé sans ambages lors d’une conférence de presse à Bruxelles : « Tout le crime est nourri en ligne, accéléré par l’IA et la technologie. » Cette affirmation mérite d’être pesée avec soin, car elle signifie que la cybercriminalité n’est plus un secteur parallèle de la délinquance organisée — elle en est désormais le vecteur structurant, celui qui permet à un réseau localisé dans un État membre de l’UE d’opérer simultanément sur des marchés financiers, des plateformes de commerce électronique et des infrastructures critiques situées à des milliers de kilomètres.
Plus préoccupant encore pour la stabilité économique européenne : Europol souligne que 85 % des réseaux les plus menaçants recourent à des structures économiques légales pour faciliter leurs activités illicites. Sociétés écrans, montages immobiliers, participations dans des entreprises actives — la frontière entre économie formelle et criminalité organisée s’estompe au point que les autorités de surveillance financière peinent à distinguer, dans certains flux de capitaux, ce qui relève de l’investissement ordinaire et ce qui constitue du blanchiment. Pour le Finanzplatz suisse, dont la réputation repose précisément sur la rigueur de ses mécanismes de conformité, cette porosité croissante représente un défi structurel de premier ordre.
Démanteler le modèle économique, pas seulement arrêter des individus
Face à ce constat, Europol défend une doctrine qui tranche avec les réflexes répressifs traditionnels : l’arrestation d’individus, aussi médiatisée soit-elle, ne suffit pas à désorganiser durablement ces réseaux. Tant que le modèle économique sous-jacent reste intact, d’autres acteurs prennent rapidement le relais, souvent en quelques semaines. Themistos Arnaoutis, chef de la police chypriote, a résumé cette logique lors de la même conférence : « Notre objectif n’est pas seulement d’arrêter des individus, mais de démanteler les réseaux criminels, de cibler leurs structures de commandement et de les priver de leurs actifs et de leurs profits. » Cette approche — qui privilégie la confiscation des avoirs et la neutralisation des infrastructures sur la seule incarcération — est celle que promeut également le Groupe d’action financière (GAFI), dont la Suisse est membre actif.
Dans cette perspective, Europol appelle à renforcer la coordination au sein des grands hubs logistiques européens, notamment via l’Alliance portuaire, un partenariat public-privé lancé en 2024 pour contrer l’infiltration criminelle dans les ports et endiguer le trafic de stupéfiants à la source. L’agence recommande également d’investir massivement dans la neutralisation des infrastructures numériques criminelles et d’intensifier le suivi des flux financiers afin de permettre la récupération effective des avoirs illicites. Ces recommandations convergent avec les orientations que le Bundesrat a progressivement intégrées dans sa stratégie nationale de lutte contre le blanchiment, même si des lacunes demeurent dans la coordination intercantonale — la Kantonsouveränität constituant parfois un frein à l’harmonisation des pratiques policières et judiciaires.
La coopération transfrontalière comme seule réponse proportionnée
La conclusion d’Arnaoutis résonne comme un principe d’architecture institutionnelle autant que comme un appel opérationnel : « La force des réseaux criminels réside dans leur capacité à opérer au-delà des frontières. Notre force doit donc résider dans notre capacité à travailler au-delà de celles-ci. » Pour la Suisse, cette maxime soulève une question pragmatique que le débat sur les relations avec Bruxelles ne peut esquiver indéfiniment : jusqu’où la Confédération est-elle prête à approfondir son intégration opérationnelle avec Europol et les autres agences de sécurité européennes, sans pour autant compromettre les équilibres institutionnels que le Bundesrat s’attache à préserver ? La réponse à cette question ne relève pas de l’idéologie européenne, mais d’un calcul froid entre souveraineté et efficacité — deux valeurs que la Suisse a toujours su, dans ses meilleurs moments, tenir ensemble.

