Lorsque l’on entend la formule «un pour tous, tous pour un», le réflexe littéraire conduit spontanément vers Alexandre Dumas et ses Trois Mousquetaires — à ceci près que D’Artagnan et ses compagnons l’énoncent dans l’ordre inverse. Pour la Suisse, cependant, cette devise dépasse largement la référence romanesque : elle constitue, selon le journaliste et historien Jonas Marti, «le fédéralisme résumé en six mots», un condensé de la logique institutionnelle qui régit les rapports entre la Confédération et ses vingt-six cantons depuis la fondation de l’État fédéral moderne en 1848.
La genèse de la formule reste difficile à dater avec précision, mais son ancrage dans la conscience helvétique s’est consolidé au cours du XIXe siècle, dans un contexte de tensions profondes entre cantons conservateurs et cantons libéraux, ces derniers ayant imposé leur vision à l’issue de la guerre du Sonderbund de 1847. La cession partielle de la Kantonssouvränität au profit de Berne constituait, selon Jonas Marti, «une énorme révolution» : les cantons perdaient notamment leurs recettes douanières et devaient accepter une autorité centrale dont beaucoup se méfiaient structurellement.
Les catastrophes comme ciment fédéral
C’est paradoxalement la tragédie qui a donné à la devise sa première grande résonance populaire. L’incendie de Glaris en 1861, qui réduisit en cendres les deux tiers de la ville, fut suivi de collectes de fonds organisées sous le slogan «un pour tous, tous pour un», mobilisant la solidarité de cantons géographiquement et culturellement éloignés. Puis, en 1868, les inondations catastrophiques frappèrent simultanément le Tessin, le Valais, les Grisons, Uri et Saint-Gall, causant 51 morts et des dommages estimés à 40 millions de francs de l’époque — soit l’équivalent d’environ un milliard de francs actuels. Face à l’ampleur des destructions, la formule remplissait une fonction politique concrète : elle justifiait auprès d’un contribuable zurichois pourquoi il devait participer financièrement à la reconstruction d’infrastructures dans un canton qu’il n’avait peut-être jamais visité.
Les autorités fédérales ne tardèrent pas à réinvestir cette charge symbolique à des fins institutionnelles plus subtiles. La révision totale de la Constitution de 1874, qui introduisait le référendum facultatif ainsi que des droits fondamentaux tels que la liberté de conscience et de culte, fut notamment présentée sous l’angle de cette solidarité collective. Depuis 1902, la version latine — «unus pro omnibus, omnes pro uno» — orne la coupole intérieure du Palais fédéral, édifice lui-même construit avec des matériaux provenant de l’ensemble des régions du pays. Jonas Marti y voit «un condensé de la manière dont la Suisse voulait se présenter à elle-même» : un État qui tire sa légitimité non d’une homogénéité ethnique ou linguistique, mais d’un pacte librement consenti.
Il est significatif que cette devise n’ait jamais acquis de statut officiel, malgré la place de choix qu’elle occupe dans l’architecture symbolique du pays. Ce choix — ou cette absence de choix — illustre un trait caractéristique de la gouvernance helvétique : laisser les symboles nationaux s’imposer par la coutume plutôt que par décret, évitant ainsi d’exacerber la méfiance des cantons envers un État central perçu comme trop prescriptif. Le même pragmatisme institutionnel avait longtemps retardé l’officialisation de l’hymne national.
La mythologie fondatrice et ses usages rhétoriques
La devise ne flotte pas dans un vide historique : elle s’articule à une mythologie nationale précise, dont Arnold Winkelried constitue la figure la plus dramatiquement incarnée. À la bataille de Sempach en 1386, ce Nidwaldien aurait écarté les bras pour saisir simultanément le plus grand nombre de lances habsbourgeoises, se sacrifiant pour créer une brèche dans les lignes ennemies. Ses dernières paroles, telles que la tradition les rapporte — «Je vous ouvrirai le chemin ; prenez soin de ma femme et de mes enfants» —, constituent une mise en scène quasi parfaite de la devise : l’individu qui s’immole pour la collectivité, la collectivité qui prend en charge les siens en retour.
L’existence historique de Winkelried reste non établie. Le premier récit de son geste héroïque figure dans le Halbsuterlied de 1533, soit plus d’un siècle après les faits supposés, comme le précise le Dictionnaire historique de la Suisse. La légende aurait émergé du besoin de renforcer le sentiment communautaire au sein d’un système d’alliances confédérales fragilisé par des conflits internes, avant de s’enraciner solidement dans la culture populaire au XVIIe siècle. La même logique narrative structure le mythe du Pacte fédéral de 1291 et du Serment du Grütli, où les représentants d’Uri, Schwyz et Unterwald auraient transcendé leurs divergences pour sceller une alliance perpétuelle — là encore contre les Habsbourg. Ni Winkelried ni les pères fondateurs n’ont prononcé les mots exacts de la devise, mais leurs récits s’y réduisent avec une économie narrative remarquable.
La longévité rhétorique de la formule se mesure à la régularité avec laquelle les membres du Bundesrat la mobilisent dans leurs discours. Lors de la pandémie de Covid-19, le conseiller fédéral Alain Berset, alors en charge du Département fédéral de l’intérieur, y recourut à plusieurs reprises pour légitimer les mesures de confinement au nom de la responsabilité collective. En 2019, son collègue Ignazio Cassis s’en servit pour décrire l’essence d’un pays uni non par une langue commune mais par un pacte de cohésion où la compréhension interculturelle procède d’un effort quotidien. Ueli Maurer, dans son discours du Nouvel An 2013, en proposa une paraphrase libérale : «La Suisse est vouée à sa perte si nous nous demandons seulement ce que l’État doit faire pour nous.» Doris Leuthard, présidente de la Confédération en 2010, conclut son discours du 1er août par la devise après avoir rappelé les obligations humanitaires du pays envers le reste du monde.
Jonas Marti insiste sur un point que ces usages institutionnels tendent parfois à occulter : le fédéralisme «n’est pas du tout naturel» et ne doit pas être tenu pour acquis. Un habitant de Suisse italienne partage aujourd’hui peu de choses — en termes de langue, de priorités économiques, de mentalité — avec son homologue de Schaffhouse. La devise fonctionne alors moins comme le reflet d’une unité préexistante que comme un instrument de sa perpétuelle reconstitution. «C’est un peu comme un mariage entre 26 maris et épouses», résume l’historien. «Il s’agit chaque jour de renouveler peu ou prou la promesse.» Dans un pays où la souveraineté cantonale reste une réalité institutionnelle vivante et où les mécanismes de démocratie directe peuvent à tout moment remettre en cause les équilibres établis, cette promesse conserve une charge opérationnelle que nulle inscription sur une coupole ne saurait à elle seule garantir.

