Un déplacement aux implications stratégiques et diplomatiques
Vladimir Poutine est devenu le premier président russe en quinze ans à fouler le sol des îles Kouriles méridionales disputées, déclenchant une réaction diplomatique immédiate de Tokyo et une réaffirmation formelle du soutien américain à la souveraineté japonaise. La visite, qui a conduit le chef du Kremlin jusqu’à l’île d’Etorofu — la plus grande des quatre îles concernées —, s’inscrit dans un contexte de relations russo-japonaises déjà fortement dégradées depuis l’invasion à grande échelle de l’Ukraine en février 2022.
L’ambassadeur des États-Unis à Tokyo, George Glass, a publié sur X une déclaration sans ambiguïté : « Les États-Unis restent inébranlables dans leur soutien à leur allié le plus important et dans leur reconnaissance de la souveraineté japonaise sur les Territoires du Nord. » Il a ajouté que Washington s’opposait fermement à toute action susceptible de compromettre la paix et la stabilité dans la région indo-pacifique.
Un différend territorial enraciné dans l’histoire
Le contentieux autour de ces quatre îles — Etorofu, Kunashiri, Shikotan et Habomai — remonte à août 1945, lorsque l’Union soviétique, rompant sa neutralité officielle avec le Japon quelques jours seulement avant l’invasion, a saisi ce chapelet volcanique au large de Hokkaido dans les derniers jours de la Seconde Guerre mondiale. Tokyo maintient, sur la base du droit international et de l’histoire, que ces territoires lui appartiennent de plein droit et qu’ils sont occupés illégalement depuis lors, d’abord par l’URSS, puis par la Russie après la dissolution soviétique en 1991.
Ce différend a jusqu’ici empêché la conclusion d’un traité de paix formel entre les deux pays. L’état de guerre a certes pris fin en 1956, mais aucun accord définitif n’a jamais été signé, laissant la relation bilatérale dans un état d’ambiguïté juridique persistant.
Une militarisation progressive des îles
Au-delà du symbole politique, les îles présentent une valeur stratégique considérable pour Moscou. Situées à l’entrée de la mer d’Okhotsk, elles offrent à la Flotte du Pacifique russe un accès direct à l’océan Pacifique sans transit par des eaux sous contrôle japonais. Cette réalité géographique explique l’intensification continue du déploiement militaire russe dans l’archipel.
En 2016, Moscou y a installé des systèmes de missiles Bal et Bastion sur deux des quatre îles méridionales. En décembre 2021, des systèmes de missiles côtiers Bastion ont été déployés sur une île volcanique inhabitée au centre de la chaîne — site d’une ancienne base de l’armée impériale japonaise, puis d’une base soviétique abandonnée faute de financement après l’effondrement de l’URSS. Dans les années suivantes, la Russie a encore renforcé ce dispositif en déployant des systèmes de défense antiaérienne de dernière génération, en construisant une base aérienne sur Etorofu et en y stationnant des avions de combat.
La réponse de Tokyo : protestation formelle et menace de sanctions
Le gouvernement japonais a réagi avec une fermeté inhabituelle. La Première ministre Sanae Takaichi a qualifié la visite d’« absolument inacceptable », estimant qu’elle « blesse les sentiments du peuple japonais ». Le ministre des Affaires étrangères, Toshimitsu Motegi, a convoqué l’ambassadeur russe, Nikolay Nozdrev, au ministère à Tokyo pour lui remettre une protestation formelle, avec instruction de « transmettre sans délai le message à Moscou ».
L’ambassade de Russie au Japon a répondu que l’ambassadeur avait réaffirmé la position de Moscou — les îles font partie intégrante du territoire russe — et que le déplacement de Poutine n’était « pas un sujet de discussion avec des États étrangers ». Le Kremlin, pour sa part, a diffusé une vidéo montrant Poutine sur l’archipel, les médias publics russes le montrant visiter une usine de transformation du poisson et goûter du caviar local.
Sur le plan des mesures concrètes, Tokyo envisage désormais un renforcement des sanctions déjà en vigueur depuis février 2022, auxquelles s’ajoutent des contrôles à l’exportation sur les technologies à usage militaire et un soutien financier à l’Ukraine. La Russie avait riposté à ces mesures en classant le Japon parmi les « États inamicaux ».
Des perspectives bilatérales assombries
Takaichi a été explicite sur les conséquences à long terme : « Cette visite a encore durci l’opinion publique japonaise à l’égard de la Russie et rendu plus difficile le rétablissement des relations bilatérales à moyen et long terme. » Elle a conclu en exprimant l’espoir que Moscou « comprend pleinement la gravité de la situation ».
La visite de Poutine — la première d’un président russe depuis celle de Dmitri Medvedev en 2010 — ne constitue pas une rupture isolée, mais s’inscrit dans une logique d’affirmation territoriale cohérente avec la posture géopolitique adoptée par le Kremlin depuis 2022. Pour le Japon, allié central des États-Unis dans la région indo-pacifique, la réponse diplomatique et économique à cet épisode sera un indicateur de la solidité de sa stratégie de pression sur Moscou.

