Lorsque l’administration Trump a imposé, l’an dernier, un droit de douane de 39% sur les exportations suisses vers les États-Unis — contre 15% seulement pour les concurrents établis au sein de l’Union européenne —, Nabil Francis, directeur général de Felco, fabricant neuchâtelois de sécateurs haut de gamme, a parlé d’«électrochoc». La réaction de l’entreprise n’a pourtant pas consisté à délocaliser ni à comprimer ses marges : Felco a au contraire renforcé son positionnement premium, en proposant des sécateurs à poignées gainées de cuir, à lames dorées ou gravées au laser, dont le prix dépasse désormais les 100 francs. Cette trajectoire — monter en gamme plutôt que reculer sur les prix — illustre une logique industrielle profondément ancrée dans le tissu économique helvétique, mais que les circonstances actuelles mettent à l’épreuve comme rarement auparavant.
La question mérite d’être posée avec précision : dans quelle mesure le modèle exportateur suisse, fondé sur la valeur ajoutée et la réputation du label «Swiss Made», reste-t-il viable dans un environnement mondial marqué par le protectionnisme, la fragmentation des chaînes d’approvisionnement et la vigueur persistante du franc ? L’industrie manufacturière représente encore près de 19% du PIB suisse, soit le double du secteur financier — le Finanzplatz —, pourtant souvent présenté comme le cœur de l’économie nationale. Des entreprises comme Heule, Caran d’Ache, VAT ou Burckhardt Compression illustrent la densité de ce tissu industriel, composé de champions cachés qui dominent des niches mondiales très spécifiques depuis des décennies. Une étude publiée cet été a recensé cent entreprises de ce type, générant ensemble plus de 40 milliards de francs de chiffre d’affaires annuel.
Pourquoi le modèle suisse résiste-t-il, et jusqu’où ?
La résilience de l’industrie helvétique repose sur plusieurs piliers structurels. Le premier est le système dual de formation professionnelle : environ deux tiers des jeunes Suisses suivent un apprentissage en alternance, garantissant aux entreprises un renouvellement régulier de mécaniciens, techniciens et spécialistes qualifiés. Le second pilier est l’automatisation : là où le coût du travail est parmi les plus élevés au monde, les industriels ont systématiquement investi dans la productivité, réduisant leur dépendance au volume pour se concentrer sur la précision et la sophistication. Chez Felco, les machines automatisées ont remplacé les horlogers qui occupaient autrefois les mêmes bâtiments — sans licenciements, selon la direction, les employés ayant été réaffectés à de nouvelles fonctions. Le troisième pilier est l’ouverture commerciale assumée : en janvier 2024, le Bundesrat a supprimé unilatéralement l’ensemble des droits de douane sur les importations de biens industriels, estimant que des composants moins chers permettraient de réduire les coûts des usines suisses intégrées aux chaînes d’approvisionnement mondiales. Berne a par ailleurs récemment conclu la modernisation de son accord de libre-échange avec la Chine, qui permettrait à 99,8% des exportations suisses d’y accéder sans droits de douane, contre environ la moitié aujourd’hui.
Mais ces atouts structurels se heurtent à des frictions croissantes. Swissmem, la principale association de l’industrie technologique, a qualifié 2025 d’«année perdue», marquée par la disparition de 6 600 emplois et une stagnation des ventes. Au premier semestre 2026, les PME du secteur ont enregistré un recul de 3,8% de leurs ventes, tandis que l’industrie manufacturière de haute technologie dans son ensemble progressait de 2,5% — un écart révélateur d’une bifurcation entre les entreprises suffisamment positionnées pour absorber les chocs et celles qui ne le sont pas. L’IMD a par ailleurs fait passer la Suisse de la première à la troisième place de son classement mondial de compétitivité, avec une chute particulièrement marquée en matière de performance économique, de la 13e à la 37e place, principalement attribuée à un affaiblissement des flux d’investissement et de l’emploi. Arturo Bris, professeur de finance à l’IMD, juge «difficilement soutenable» le modèle suisse dans un monde plus fragmenté et protectionniste.
Le franc constitue un handicap structurel que ni la politique monétaire ni la productivité ne peuvent entièrement neutraliser. Son statut de valeur refuge implique qu’il se renforce précisément dans les moments où l’environnement mondial se dégrade : la crise financière de 2008, la pandémie, les conflits en Ukraine et au Moyen-Orient ont chacun contribué à renchérir les exportations helvétiques. L’ancien président de la Banque nationale suisse Thomas Jordan reconnaît que, même si le taux de change réel est demeuré «remarquablement stable» sur longue période, chaque épisode d’appréciation impose aux entreprises des efforts d’adaptation considérables, particulièrement lorsqu’il survient dans un contexte de demande mondiale atone. Urs Furrer, directeur de l’Union suisse des arts et métiers, résume la situation avec une franchise inhabituelle : «Lorsqu’on compare le cours du franc d’il y a quelques années à celui d’aujourd’hui, il est presque étonnant que les entreprises suisses existent encore.»
Que signifie encore «Swiss Made» dans ce contexte ?
La question de la «suissitude» — le cadre légal définissant les conditions d’utilisation du label «Swiss Made» — est devenue un terrain de friction entre impératifs économiques et intégrité de la marque nationale. Depuis 2017, la législation exige qu’au moins 60% des coûts de fabrication d’un produit industriel soient générés en Suisse et qu’une étape essentielle de la production y soit réalisée. Felco respecte scrupuleusement ces critères, chaque sécateur étant assemblé à la main sur le site neuchâtelois. Mais d’autres entreprises ont dû faire des choix différents. Bernina, fabricant de machines à coudre fondé il y a 133 ans, a transféré cette année sa production en série de Steckborn vers son usine thaïlandaise, invoquant la force du franc et la pression concurrentielle sur son principal marché américain, qui représente près des trois quarts de ses ventes. Ses machines ne pourront désormais plus porter la mention «Swiss Made», même si plus de 300 emplois et l’ensemble des activités de développement restent localisés en Suisse.
L’affaire On a cristallisé les tensions autour de cette définition. Le fabricant zurichois de chaussures de sport, soutenu par Roger Federer, apposait une croix suisse sur des produits fabriqués en Asie, au motif que la valeur créée — design, ingénierie, technologie, propriété intellectuelle — était bien d’origine helvétique. Swissness Enforcement, l’organisation chargée de protéger les indications suisses, a jugé cette pratique contraire aux règles. En mars, l’Institut fédéral de la propriété intellectuelle (IPI) a néanmoins assoupli son interprétation du cadre réglementaire, en autorisant sous certaines conditions des désignations alternatives telles que «Swiss Engineering» ou «Swiss Research». Le journal NZZ am Sonntag a rapporté qu’On aurait exercé des pressions sur l’IPI, évoquant une action en responsabilité contre l’État en cas de préjudice sur le marché chinois — affirmation que l’entreprise a «fermement rejetée». Plusieurs élus ont depuis déposé des interventions parlementaires pour durcir à nouveau les règles, la députée PLR Daniela Schneeberger déclarant sans ambages : «La croix suisse ne doit pas être apposée sur des produits fabriqués à l’étranger. Point final.»
Les stratégies divergent selon les entreprises et selon leur capacité à justifier économiquement un ancrage suisse. Victorinox continue de produire son couteau suisse en Suisse, mais commercialise ses bagages — conçus en Suisse, fabriqués en Asie — sous une croix blanche sur fond noir, distincte de l’emblème rouge traditionnel. Mondelez, après avoir transféré une partie de la production du Toblerone vers la Slovaquie, a dû retirer le Cervin et toute référence à l’origine suisse de ses emballages, sans que cela semble affecter les ventes de manière significative. À l’inverse, La Prairie, marque de cosmétiques de luxe appartenant à l’allemand Beiersdorf, a renforcé son ancrage helvétique, rapatriant son équipe mondiale de marketing de New York et reprenant en 2022 le contrôle total de l’entreprise saint-galloise qui produit l’essentiel de ses gammes. Avec un pot de 50 ml de Skin Caviar Luxe Cream vendu autour de 650 francs, la marge permettant d’absorber les coûts suisses est sans commune mesure avec celle d’un fabricant de biens de consommation courante.
Ce que ces trajectoires révèlent collectivement, c’est moins une crise du modèle industriel suisse qu’une bifurcation accélérée entre deux catégories d’entreprises : celles dont le positionnement de prix leur permet d’assumer durablement les coûts helvétiques, et celles pour lesquelles la production locale n’est plus économiquement défendable. Stefan Brupbacher, directeur de Swissmem, écarte l’idée de politiques industrielles sélectives à la française ou à l’allemande — «l’industrie suisse est trop diversifiée pour que l’on choisisse quelques secteurs ou entreprises à subventionner» — et rappelle que le pacte implicite entre l’État et les entreprises repose sur des conditions-cadres solides : accès aux marchés, main-d’œuvre qualifiée, finances publiques saines et réglementation limitée. Il observe par ailleurs, avec un scepticisme pragmatique, que la course aux subventions menée par les grandes économies aura ses propres limites : «Nous verrons dans dix ans qui réussit réellement. Qui aura encore les moyens de continuer à subventionner ?» La réponse suisse, pour l’heure, reste celle qu’elle a toujours été : demeurer indispensable, fabriquer ce que les clients ne peuvent pas facilement se procurer ailleurs. Une stratégie de survie, certes — mais une survie par l’excellence.

