Bâle, été 2025. Cinquante-huit jours au-dessus de 30°C, un record absolu de 39,7°C à Bâle-Binningen, vingt jours consécutifs de chaleur extrême — et des précipitations estivales inférieures de moitié à celles de 2003, l’année de la canicule meurtrière. Ce que la Confédération vient de traverser n’est plus une anomalie statistique. C’est, selon des chercheurs de l’ETH Zurich, un aperçu de ce que pourrait devenir la norme.
Une étude publiée en août dans la revue scientifique Earth’s Future, conduite par des chercheurs de l’École polytechnique fédérale de Zurich et de l’université de Leipzig, remet en cause les projections climatiques dominantes. Ses conclusions sont nettes : le réchauffement planétaire d’ici 2100 pourrait atteindre 3,25°C par rapport aux niveaux préindustriels, soit plus du double du seuil fixé par l’Accord de Paris de 2015. Ce chiffre dépasse également le scénario le plus pessimiste intégré dans Climate CH2025, le rapport de référence publié conjointement par MétéoSuisse et l’ETH Zurich en novembre dernier, qui s’arrêtait à 3°C.
Une réévaluation fondée sur les données satellitaires
La révision méthodologique au cœur de cette étude repose sur une source de données jusqu’ici sous-exploitée dans les modèles de prévision : les mesures satellitaires du bilan énergétique terrestre. Ces instruments quantifient l’écart entre l’énergie solaire absorbée par la Terre et celle réémise dans l’espace. Depuis l’an 2000, cet écart a plus que doublé, signalant une accumulation de chaleur dans l’atmosphère sensiblement plus rapide que ce que les modèles conventionnels estimaient.
Les projections traditionnelles s’appuient sur l’analyse des corrélations historiques entre concentrations atmosphériques de CO₂ et hausses de température. Or, comme l’explique Gergana Gyuleva, doctorante au sein du groupe de physique climatique de l’ETH Zurich et autrice principale de l’étude, ces modèles ont été influencés par des phénomènes naturels transitoires. «Statistiquement, nous avons eu la malchance de tomber sur une période où la variabilité climatique a entraîné un réchauffement moindre dans la réalité», précise-t-elle, en référence notamment aux cycles récurrents de La Niña, ce phénomène de refroidissement pacifique qui a temporairement atténué la tendance de fond.
En intégrant le déséquilibre énergétique mesuré par satellite, l’étude révise à la hausse l’ensemble de la fourchette de réchauffement. «Pour tout scénario d’émissions ne prévoyant pas de réductions immédiates et drastiques, nous envisageons un réchauffement supérieur de 25%», indique Gyuleva. Elle reconnaît la limite inhérente à cette approche — les données satellitaires ne couvrent que 25 ans — mais souligne que la conclusion reste robuste même si seulement la moitié des modèles intégrés s’avèrent exacts.
La Suisse, territoire d’amplification thermique
Pour la Confédération, les implications de cette révision sont particulièrement significatives. La Suisse se réchauffe structurellement plus vite que la moyenne mondiale, en raison notamment de sa géographie continentale et de l’altitude de ses reliefs. Un réchauffement planétaire de 3°C se traduirait, à l’échelle helvétique, par une hausse locale des températures de l’ordre de 5°C.
L’été 2025 fournit un étalon de mesure concret. La canicule de 2003, qui avait causé la mort d’environ 1 000 personnes en Suisse et de quelque 70 000 en Europe, constitue la référence historique en matière de chaleur extrême. Cette année, tous les indicateurs l’ont dépassée. Berne a enregistré 46 jours au-dessus de 30°C contre 29 en 2003 ; Zurich en a compté 38 contre 27. Les scénarios de Climate CH2025 anticipaient environ 30 journées de chaleur pour la région zurichoise dans un monde à +3°C — seuil déjà franchi cet été, dans un monde qui n’en est encore qu’à +1,3°C environ.
Sonia Seneviratne, directrice de l’Institut des sciences atmosphériques et climatiques de l’ETH Zurich et coauteure des scénarios nationaux, souligne que cette intensification n’a rien d’imprévisible. Avant 2003, les vagues de chaleur étaient rares en Suisse. Depuis 2018, elles sont devenues un phénomène récurrent. La saison estivale elle-même s’est allongée, s’étendant désormais de juin à septembre.
Le budget carbone, une marge qui se réduit
L’étude de Gyuleva affecte également le calcul du budget carbone mondial, soit la quantité totale de CO₂ que l’humanité peut encore émettre avant de franchir un seuil de température donné. En attribuant à chaque tonne de CO₂ un effet de réchauffement plus élevé que dans les modèles antérieurs, la recherche réduit ce budget d’environ un cinquième. La marge d’action se resserre, sans pour autant disparaître.
Dans une enquête conduite en 2024 auprès de 211 experts du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), 42% des répondants déclaraient anticiper un réchauffement de 3°C ou plus d’ici la fin du siècle. Ce chiffre témoigne d’un glissement significatif dans l’appréciation collective du risque au sein de la communauté scientifique.
Pour éviter ce scénario, les chercheurs estiment que les émissions mondiales devront être réduites de moitié d’ici environ 2030 et ramenées à zéro net d’ici 2050. Cela implique une sortie accélérée des combustibles fossiles — pétrole, gaz naturel, charbon — au profit d’alternatives décarbonées. En Suisse, Sonia Seneviratne identifie des leviers concrets : substitution des véhicules thermiques par des modèles électriques, remplacement des systèmes de chauffage au mazout et au gaz par des pompes à chaleur ou des installations géothermiques, et développement des capacités de production solaire, éolienne et hydraulique pour couvrir la demande électrique accrue.
Les engagements helvétiques à l’épreuve des faits
La Confédération s’est engagée à réduire ses émissions de gaz à effet de serre de 50% d’ici 2030 par rapport aux niveaux de 1990, et à atteindre la neutralité carbone d’ici 2050. À ce jour, la réduction effective se situe à un peu plus d’un quart. En août, le conseiller fédéral Albert Rösti, en charge du Département fédéral de l’environnement, des transports, de l’énergie et de la communication (DETEC), a publiquement reconnu que l’objectif 2030 ne serait vraisemblablement pas atteint.
Les transports et le bâtiment représentent ensemble plus de la moitié des émissions nationales de gaz à effet de serre — deux secteurs où les substitutions technologiques sont disponibles mais dont le déploiement reste insuffisant au rythme actuel. Le Finanzplatz suisse, par ailleurs, demeure exposé à des risques de transition significatifs liés aux actifs fossiles dans les portefeuilles d’investissement, une dimension que les nouvelles projections de l’ETH rendent encore plus pertinente pour les régulateurs.
Des récits d’action plutôt que des scénarios catastrophe
Face à des projections aussi sévères, la question du cadrage politique et communicationnel se pose avec acuité. Les auteurs de Climate CH2025 soulignent explicitement que les discours alarmistes risquent d’être contre-productifs en l’absence de perspectives d’action crédibles. «Ce qui manque à mes yeux dans le paysage politique en matière d’atténuation du changement climatique, ce sont des discours positifs», affirme Gergana Gyuleva.
Elle cite des exemples ancrés dans la réalité helvétique : des véhicules électriques rechargés la nuit qui servent de capacité de stockage pour le réseau, des centres urbains plus silencieux et à l’air plus pur à mesure que les moteurs thermiques reculent, une réduction de la consommation de viande et de produits laitiers qui diminuerait les importations d’aliments pour le bétail, abaisserait la teneur en nitrates des nappes phréatiques et améliorerait le bien-être animal. Un système énergétique affranchi des combustibles fossiles importés présente en outre l’avantage stratégique d’une moindre exposition aux chocs géopolitiques — argument qui résonne particulièrement dans le contexte de la politique de neutralité et d’indépendance énergétique de la Confédération.
Un rapport récent du Programme des Nations Unies pour l’environnement (PNUE) quantifie l’écart entre inaction et engagement : dans le scénario le plus optimiste, où l’ensemble des engagements nationaux et des objectifs de neutralité carbone seraient pleinement respectés, le réchauffement culminerait à environ 1,8°C au lieu de 2,6°C. La différence n’est pas marginale — elle représente des dizaines de millions de personnes exposées à des risques climatiques supplémentaires.
Un réchauffement de 3°C reste, selon l’ETH Zurich, un scénario plausible mais non inéluctable. Ce que cet été helvétique — le plus chaud jamais enregistré — aura au moins démontré, c’est que les abstractions des modèles climatiques se matérialisent désormais en données mesurables : des thermomètres qui franchissent des seuils historiques, des aquifères sous pression, des infrastructures éprouvées. Les décisions du Bundesrat, des cantons et des acteurs économiques dans les prochaines années détermineront dans quelle partie de la fourchette de réchauffement la Suisse évoluera d’ici la fin du siècle.

