Instabilité gouvernementale en Europe : quel pays change le plus souvent de dirigeant ?

Le Royaume-Uni s’apprête à nommer son septième Premier ministre depuis 2016. Cette perspective a alimenté, sur les réseaux sociaux, des affirmations selon lesquelles le pays serait le plus instable d’Europe sur le plan de la direction politique. Les données disponibles dressent un tableau plus nuancé — et révèlent que plusieurs États membres de l’UE affichent des taux de rotation bien supérieurs.

Ce que disent les données

Pour établir une comparaison rigoureuse, il convient de retenir comme référence les membres individuels du Conseil européen — c’est-à-dire les chefs d’État ou de gouvernement exerçant le pouvoir exécutif — entre 2016 et 2026, indépendamment du titre exact de leur fonction. Ce périmètre correspond à celui qu’occupaient les Premiers ministres britanniques avant que le Royaume-Uni ne quitte l’UE en 2020.

Ces chiffres invalident la thèse d’un Royaume-Uni « ingouvernable » au sens absolu. Westminster reste loin derrière Sofia ou Bucarest sur l’échelle de l’instabilité exécutive.

Pourquoi les comparaisons directes restent délicates

Les systèmes constitutionnels européens divergent profondément, ce qui complique toute mise en parallèle mécanique des taux de rotation. Trois grandes architectures coexistent sur le continent.

Dans les régimes parlementaires — dont le Royaume-Uni — le chef du gouvernement est désigné par le parti ou la coalition majoritaire au Parlement. Ce dernier peut le renverser à tout moment par une motion de censure, mais le parti peut aussi remplacer son propre dirigeant sans déclencher d’élections générales. C’est précisément ce mécanisme qui a conduit à la succession Cameron–May–Johnson–Truss–Sunak–Starmer sans vote populaire intermédiaire dans plusieurs cas.

Les régimes présidentiels, comme celui de Chypre, concentrent le pouvoir exécutif dans les mains d’un président élu au suffrage direct pour un mandat fixe. La révocation parlementaire y est structurellement difficile. La stabilité est donc mécanique, non conjoncturelle.

Les régimes semi-présidentiels — France, Roumanie notamment — partagent le pouvoir exécutif entre un président élu au suffrage universel et un Premier ministre responsable devant le Parlement. Ce dualisme peut engendrer une cohabitation ou, comme en France en 2024-2025, une succession rapide de Premiers ministres lorsque l’Assemblée nationale ne dégage aucune majorité stable, tandis que le président, lui, reste en poste.

Comparer uniquement le nombre de Premiers ministres, sans tenir compte de ces architectures institutionnelles, revient à mesurer des réalités incomparables. En France, le Premier ministre est souvent nommé par le président et peut fonctionner comme un relais administratif du chef de l’État ; au Royaume-Uni, il incarne l’intégralité du pouvoir exécutif.

Le cas britannique en perspective

Depuis 2016, trois facteurs structurels expliquent l’instabilité à Westminster. Le référendum sur le Brexit a fracturé le Parti conservateur et rendu toute majorité parlementaire cohérente difficile à maintenir. Les scandales à répétition — dont les soirées illégales pendant les confinements Covid-19 sous Boris Johnson — ont érodé la légitimité des gouvernements successifs. Enfin, la faiblesse persistante de la croissance économique a amplifié les pressions internes sur chaque Premier ministre en exercice.

Liz Truss a quitté ses fonctions après 49 jours, record historique de brièveté, après que son mini-budget a déclenché de fortes turbulences sur les marchés obligataires. Rishi Sunak a été battu aux législatives de 2024 après moins de deux ans au pouvoir. Keir Starmer démissionne à son tour sous la pression de ses propres députés, dans un contexte de chute dans les sondages, de mauvais résultats aux élections locales et d’une controverse autour de la nomination de l’ambassadeur britannique à Washington.

Andy Burnham, ancien maire du Grand Manchester, est pressenti pour lui succéder à la tête du Parti travailliste. Sa nomination ne nécessite pas d’élections générales. Ce mécanisme — propre au régime parlementaire de Westminster — est précisément ce qui gonfle le compteur britannique sans nécessairement traduire une crise de légitimité démocratique comparable à celle que traversent la Bulgarie ou la Roumanie.

Points clés à retenir

Un bilan factuel de la stabilité exécutive en Europe entre 2016 et 2026 fait ressortir plusieurs constats structurants :

L’instabilité gouvernementale est réelle au Royaume-Uni. Elle reste cependant inférieure, en termes de rotation des dirigeants exécutifs, à celle que connaissent plusieurs États membres de l’UE. La comparaison pertinente exige de tenir compte des architectures constitutionnelles — et de résister à la tentation de l’arithmétique brute.