C’est à Pékin, en mai dernier, que tout a commencé. La visite du président américain Donald Trump en Chine a donné naissance au Conseil du commerce États-Unis-Chine, une instance bilatérale chargée de gérer les échanges de biens jugés « non sensibles » par les deux puissances. Pendant des mois, dans la discrétion des négociations techniques, les deux parties ont élaboré des listes de produits susceptibles de bénéficier de réductions tarifaires réciproques, dans le cadre d’un mécanisme baptisé « 30 pour 30 » — soit 30 milliards de dollars d’échanges annuels de chaque côté.
La dynamique s’est accélérée à l’automne. En octobre, une trêve commerciale avait déjà été conclue en Corée du Sud, après que Washington et Pékin avaient tous deux imposé des droits de douane dépassant 100 % sur les biens de l’autre. Ce pacte, initialement prévu pour expirer en novembre, a été prolongé jusqu’au 10 janvier, comme l’a confirmé le secrétaire au Trésor américain Scott Bessent au lendemain du sommet Trump-Xi.
La semaine dernière, Xi Jinping a achevé une visite de trois jours à Washington. Le vendredi, la Maison Blanche a annoncé que les deux parties s’étaient entendues sur des « recommandations » portant sur des « biens non sensibles ». Pékin a confirmé l’accord le samedi suivant. Le représentant américain au commerce, Jamieson Greer, a précisé que les deux pays « ont recommandé 30 milliards de dollars d’échanges de biens non sensibles de chaque côté, susceptibles de bénéficier à l’avenir d’un traitement tarifaire plus favorable ».
Les listes publiées dans la foulée révèlent des asymétries révélatrices. La liste chinoise recense 1 619 catégories de produits américains, dominée par les denrées alimentaires et les matières premières : bœuf, porc, volaille, produits de la mer, fromage, beurre, céréales, vin, whisky, charbon et quelque 150 produits en bois. Pékin s’est par ailleurs engagé à importer au moins 10 millions de tonnes de charbon américain en 2027 et 2028. La liste inclut également des équipements médicaux de haute valeur — scanners IRM, pacemakers, stents et robots chirurgicaux — ce qui signale une volonté stratégique de sécuriser des approvisionnements technologiques sensibles. Fait notable : le soja, premier produit agricole américain exporté vers la Chine, n’y figure que sous forme de semences destinées à la plantation.
La liste américaine, beaucoup plus courte avec 77 catégories, se concentre sur des biens de consommation courants : feux d’artifice, décorations de Noël en verre et en bois, guirlandes lumineuses, fours à micro-ondes, grille-pain, cafetières, linge de lit, balles de tennis et hameçons. Les jouets y figurent, à l’exception de ceux intégrant des connexions Wi-Fi, Bluetooth, Ethernet ou radiofréquence — une exclusion qui reflète les préoccupations américaines persistantes en matière de sécurité des données.
Un rééquilibrage aux dépens des exportateurs européens
C’est sur le marché porcin que l’effet de substitution risque d’être le plus immédiat pour les producteurs européens. En 2025, l’Union européenne a expédié environ 1,07 million de tonnes de porc vers la Chine, représentant près d’un quart de ses exportations hors du bloc, avec l’Espagne, les Pays-Bas et le Danemark comme principaux fournisseurs selon les données de S&P Global. Or, depuis décembre, le porc européen est déjà soumis à des droits antidumping chinois compris entre 4,9 % et 19,8 %. Si Pékin réduit simultanément ses tarifs sur le porc américain, le différentiel tarifaire pourrait placer les producteurs européens dans une position de désavantage structurel difficile à compenser à court terme.
Les produits laitiers se trouvent dans une configuration analogue. Depuis février, certains fromages et crèmes de l’UE font l’objet de droits antisubventions chinois oscillant entre 7,4 % et 11,7 %. Une amélioration du traitement accordé aux concurrents américains aggraverait mécaniquement cet écart. Le vin et le whisky américains, s’ils bénéficient de conditions d’accès améliorées, entreront également en concurrence directe avec les vins français, italiens et espagnols, ainsi qu’avec le whiskey irlandais et le scotch écossais sur le marché chinois.
L’effet pourrait également opérer en sens inverse sur le marché américain lui-même. Des biens domestiques, des jouets et des équipements sportifs chinois importés à moindre coût aux États-Unis rendraient plus difficile la compétition des fabricants européens — y compris suisses — sur ce débouché. Pour le Finanzplatz helvétique et les entreprises exportatrices qui y sont adossées, la recomposition des flux commerciaux sino-américains constitue une variable à surveiller avec attention, même si la Suisse n’est pas directement visée par les listes publiées.
Tout demeure cependant conditionnel. Ni Washington ni Pékin n’ont précisé l’ampleur des réductions tarifaires envisagées, ni le calendrier de leur mise en œuvre effective. Ce que les deux parties ont publié relève encore de la recommandation, non de la décision. L’incertitude reste entière — et c’est précisément cette incertitude que les acteurs économiques européens devront intégrer dans leurs calculs dans les semaines à venir.

