Détroit d’Ormuz : anatomie d’une escalade maritime aux conséquences globales

Un pétrolier en flammes, des menaces élargies à l’ensemble d’une région stratégique, et des versions officielles américaine et iranienne qui s’excluent mutuellement. La situation dans le détroit d’Ormuz atteint un seuil de tension que les marchés énergétiques mondiaux — et la Suisse, en tant que place financière et hub de négoce de matières premières — ne peuvent ignorer.

Que s’est-il passé concrètement dans le détroit ?

Les Gardiens de la révolution islamique (IRGC) ont revendiqué vendredi l’attaque du MV Sun Shine, un pétrolier appartenant à la société Natwit, en ciblant délibérément sa salle des machines et son système de propulsion. L’IRGC justifie cette frappe par le fait que le navire aurait emprunté ce qu’il qualifie d’itinéraire non autorisé dans la partie méridionale du détroit. L’attaque a déclenché un incendie à bord, dont l’ampleur exacte reste difficile à établir de manière indépendante.

Ce même vendredi matin, le centre britannique des opérations commerciales maritimes (UKMTO) signalait qu’un transporteur de gaz de pétrole liquéfié (GPL) avait été touché par des projectiles non identifiés à treize milles nautiques à l’ouest d’Al-Jazira, aux Émirats arabes unis, provoquant un incendie important — maîtrisé par la suite. La veille, un pétrolier au nord des eaux qataries avait également été frappé par plusieurs projectiles, faisant des victimes, lors de la première attaque de ce type en six mois. La société de renseignement maritime Vanguard a par ailleurs rapporté qu’un troisième navire, probablement le Dalkut battant pavillon des îles Marshall, avait pris feu à environ quarante kilomètres au large de Fujairah dans le golfe d’Oman.

Sur la seule semaine du 28 septembre au 5 octobre, des médias spécialisés recensent au moins douze attaques, tentatives d’attaque ou incidents de harcèlement visant des pétroliers et des transporteurs de gaz — le chiffre hebdomadaire le plus élevé depuis le début du conflit le 28 février.

Quelle est la portée des menaces iraniennes au-delà du détroit ?

La nouveauté stratégique réside moins dans l’attaque elle-même que dans la formulation du communiqué qui l’accompagne. L’IRGC y précise explicitement que ses actions contre les navires jugés « en infraction » ne se limiteront plus au détroit d’Ormuz : tout navire empruntant des itinéraires qu’il considère non autorisés sera, selon ses termes, « traqué et sanctionné » dans l’ensemble de la région. Les entreprises accusées de coopérer avec Washington verraient l’intégralité de leur flotte prise pour cible.

L’IRGC impute la responsabilité de cette escalade à l’armée américaine, qu’il accuse d’interférer dans les décisions des compagnies maritimes et d’assurance en versant ce qu’il décrit comme de « gros pots-de-vin » pour obtenir leur conformité. Le prédicateur de la prière du vendredi à Téhéran, Hojjatoleslam Mohammad Javad Ali-Akbari, a renforcé ce signal en déclarant lors de son sermon hebdomadaire que le détroit resterait fermé jusqu’à la satisfaction complète de sept conditions posées par l’Iran, tout en indiquant que la stratégie iranienne était passée d’une posture défensive à une posture offensive.

Que dit Washington, et pourquoi les deux versions sont-elles incompatibles ?

Le Commandement central américain (CENTCOM) a publié vendredi une déclaration affirmant avoir dégagé les principales voies de navigation du détroit, retiré les mines navales des routes de transit majeures et les avoir déclarées ouvertes à l’ensemble des navires ne violant pas les sanctions maritimes américaines contre l’Iran. Des milliers de navires commerciaux auraient pu transiter en toute sécurité grâce à ces opérations, selon CENTCOM.

Cette version entre en contradiction directe avec les incidents signalés ce même jour par l’UKMTO et avec les données compilées par les sociétés de renseignement maritime. La coexistence de ces récits divergents illustre la difficulté structurelle d’établir une vérité opérationnelle dans un espace maritime où les acteurs étatiques et non étatiques se disputent simultanément le contrôle physique et narratif du terrain.

Quelles sont les implications pour les marchés et pour la Suisse ?

Le détroit d’Ormuz assure en temps normal le transit d’environ un cinquième des livraisons mondiales de pétrole et de gaz. De facto fermé depuis le 28 février, il constitue un goulot d’étranglement dont la paralysie prolongée affecte les chaînes d’approvisionnement énergétique mondiales. Les dernières données disponibles indiquent toutefois que les exportations de pétrole des autres pays de la région — hors Iran — sont revenues ces derniers jours à leurs niveaux d’avant-guerre, ce qui suggère une réorientation partielle des flux plutôt qu’une contraction globale de l’offre.

Pour la Suisse, dont le Finanzplatz abrite plusieurs des plus grandes sociétés de négoce de matières premières au monde — concentrées notamment à Genève et à Zoug — la volatilité dans le détroit d’Ormuz n’est pas une abstraction géopolitique. Elle se traduit directement en risques de contrepartie, en renchérissement des primes d’assurance maritime et en pression sur les marges de trading. Le Bundesrat suit par ailleurs de près l’évolution des sanctions américaines, dont l’application extraterritoriale peut contraindre des entreprises domiciliées en Suisse à modifier leurs pratiques commerciales indépendamment de toute décision de Berne.

L’extension annoncée des menaces iraniennes au-delà du détroit, si elle se concrétise, élargit le périmètre de risque à l’ensemble du golfe Arabo-Persique et potentiellement au golfe d’Oman — deux zones que les routes de substitution empruntent précisément pour contourner le goulot d’Ormuz. La stabilité de ces alternatives dépend désormais d’une équation militaire et diplomatique dont aucun des acteurs en présence ne détient seul la clé.