L’UE prépare des lignes directrices pour limiter l’influence chinoise dans ses ports stratégiques
Les ministres des Transports de l’Union européenne s’apprêtent à adopter des orientations visant à encadrer les investissements étrangers dans les infrastructures portuaires critiques, selon un projet de conclusions du Conseil consulté par Euronews. Sans nommer explicitement la Chine, le document cible les prises de participation d’entreprises liées à des États tiers dans des actifs jugés stratégiques pour la sécurité économique et militaire du bloc.
Des ports européens sous influence chinoise
Des entreprises d’État chinoises, au premier rang desquelles COSCO Shipping, détiennent des participations dans plusieurs grands ports européens, notamment à Hambourg, Rotterdam et au Pirée. Ce dernier est fréquemment qualifié de « porte d’entrée de Pékin vers l’Europe », l’opérateur chinois en contrôlant l’essentiel des activités.
Depuis plus d’une décennie, ces investissements ont été tolérés, voire encouragés, au nom de la compétitivité commerciale. L’accord hambourgeois avait ainsi bénéficié du soutien de l’ancien chancelier Olaf Scholz entre 2021 et 2022. Plusieurs membres du gouvernement fédéral allemand avaient pourtant mis en garde contre le risque de dépendances structurelles, en référence directe à la vulnérabilité énergétique vis-à-vis de la Russie révélée par l’invasion de l’Ukraine.
Le député européen Jens Gieseke (PPE), porte-parole de la commission des transports du Parlement européen, a salué l’initiative : « La Chine détient aujourd’hui des participations dans plus de vingt ports européens. Un tel niveau d’exposition dans des infrastructures critiques ne peut pas être ignoré. »
Un changement de paradigme stratégique
Le projet de conclusions du Conseil, proposé par la Commission européenne en décembre dernier, opère un glissement conceptuel significatif : les ports ne sont plus appréhendés uniquement comme des nœuds commerciaux, mais comme des actifs stratégiques conditionnant les chaînes d’approvisionnement, la sécurité énergétique et la mobilité militaire.
Les ports européens traitent près des trois quarts du commerce extérieur de l’UE. Dans ce contexte, l’invasion russe de l’Ukraine, les tensions au Moyen-Orient et les risques de coercition économique ont conduit les gouvernements membres à réévaluer leurs vulnérabilités infrastructurelles.
Le Mercator Institute for China Studies (MERICS) souligne par ailleurs que le risque lié au Pirée ne réside pas tant dans les droits de concession eux-mêmes que dans les équipements d’infrastructure installés par des opérateurs chinois, susceptibles d’être mobilisés à des fins de collecte de renseignements.
Un filtrage renforcé, sans décourager les investisseurs fiables
Le document appelle à un renforcement du filtrage des investissements étrangers dans les ports de l’UE, avec l’intention explicite de fournir des orientations méthodologiques pour leur évaluation et d’y appliquer des mécanismes de contrôle. Les conclusions visent également à prévenir « une propriété ou un contrôle étrangers excessifs », y compris les risques d’infiltration par le crime organisé.
Les ministres prennent toutefois soin d’équilibrer l’approche sécuritaire avec des considérations économiques : le texte insiste sur la nécessité de préserver un environnement d’investissement attractif et d’« éviter de dissuader les investisseurs fiables ». Cette nuance reflète la tension structurelle entre souveraineté économique et ouverture aux capitaux extérieurs.
Une surveillance étendue aux ports hors UE
Le projet de conclusions va au-delà des frontières de l’Union en appelant à une vigilance accrue sur les investissements étrangers dans les ports de pays tiers voisins. Les États membres reconnaissent que l’influence sur les routes maritimes ne s’arrête pas à la frontière extérieure de l’UE.
Un port développé ou contrôlé par des puissances concurrentes en Afrique du Nord, dans les Balkans ou en Méditerranée orientale pourrait, selon le document, modifier les flux commerciaux et réduire la pertinence des installations européennes adjacentes — une préoccupation qui dépasse le seul cadre réglementaire interne et s’inscrit dans une logique de politique industrielle et géostratégique à l’échelle continentale.

