La croissance de la richesse privée mondiale en 2025 mérite une lecture plus fine que les seuls agrégats flatteurs. Certes, le rapport UBS enregistre une hausse globale de 10,8 % en dollars — un rythme plus de deux fois supérieur à celui de 2024, qui n’affichait que 4,6 % — et la zone Europe, Moyen-Orient et Afrique (EMEA) se distingue avec un bond de 17,5 %. Mais derrière cette dynamique se dessine une réalité structurelle plus nuancée : la progression des patrimoines européens reflète en grande partie un effet de change, tandis que la distribution interne des richesses révèle des fractures persistantes, notamment en Allemagne. La thèse que ces données imposent est simple : la hausse des patrimoines agrégés masque des déséquilibres de distribution qui conditionnent la solidité économique réelle des nations concernées.
L’appréciation de l’euro face au dollar constitue le premier facteur explicatif de la surperformance européenne. UBS le reconnaît explicitement : une part substantielle de la hausse des patrimoines en dehors des États-Unis s’explique par cet effet de conversion monétaire, et non par une création nette de valeur. Dans ce contexte, le bond de 28,3 % enregistré en Europe de l’Est — la sous-région la plus dynamique de la zone EMEA — mérite d’être relativisé, tout comme la progression plus modeste du Moyen-Orient et de l’Afrique, à 6,6 %. Pour la Suisse, dont la monnaie reste indépendante de l’euro, cet effet de change joue différemment, ce qui rend la comparaison des données helvétiques avec celles de la zone euro particulièrement délicate.
L’Allemagne, cas d’école des limites du patrimoine moyen comme indicateur
L’Allemagne illustre avec une clarté presque pédagogique la divergence entre patrimoine moyen et patrimoine médian. Avec environ 346 613 dollars par adulte, la première économie européenne occupe le 14e rang mondial selon UBS, devançant la France (15e rang). Ce chiffre, en apparence solide, est toutefois fortement tiré vers le haut par les patrimoines très élevés situés dans le décile supérieur de la distribution. Le patrimoine médian — indicateur bien plus représentatif du niveau de vie de la majorité de la population — s’établit à seulement 53 485 dollars, soit environ 46 720 euros. Parmi les trente pays les plus riches du monde, l’Allemagne ferme la marche sur ce critère, ce qui signale une concentration des actifs particulièrement prononcée et une classe moyenne patrimoniale relativement fragile. Avec 2,6 millions de millionnaires en dollars recensés sur son territoire, le pays dispose certes d’une base de hauts patrimoines significative, mais cette réalité coexiste avec une large fraction de la population adulte dont la richesse nette demeure modeste.
La Suisse et la Belgique offrent un contre-exemple instructif. La Belgique se classe au deuxième rang mondial pour le patrimoine médian, signe d’une distribution des richesses particulièrement large et homogène. La Suisse, pour sa part, occupe le 8e rang sur ce même critère, tout en affichant le patrimoine moyen le plus élevé au monde — une combinaison rare qui témoigne d’une structure patrimoniale à la fois élevée et relativement bien distribuée. Pour le Finanzplatz helvétique, ces données confirment l’attractivité structurelle du pays comme pôle de gestion de fortune, mais elles indiquent aussi que la prospérité suisse ne repose pas uniquement sur une élite concentrée.
À l’échelle mondiale, la domination américaine reste sans équivalent : les États-Unis ont généré à eux seuls plus de 440 000 nouveaux millionnaires en 2025, soit près de la moitié des quelque un million de nouveaux millionnaires apparus dans le monde au cours de l’année. Avec la Chine, les États-Unis contrôlent toujours plus de la moitié de la richesse privée mondiale, et le patrimoine moyen par adulte y atteint 696 277 dollars — plus du double de la moyenne ouest-européenne, fixée à environ 330 000 dollars. Cette asymétrie persistante rappelle que la hausse des patrimoines dans la zone EMEA, aussi spectaculaire soit-elle en pourcentage, ne modifie pas encore fondamentalement les équilibres géopolitiques de la richesse mondiale. Ce que les données de 2025 confirment, en définitive, c’est que la croissance agrégée des patrimoines constitue un indicateur de premier ordre pour les marchés financiers, mais un révélateur insuffisant de la robustesse économique des sociétés — et que la distribution interne reste le vrai critère de jugement.

