Le 16 avril dernier, le gouvernement espagnol de Pedro Sánchez lançait un processus extraordinaire de régularisation destiné aux migrants en situation irrégulière. Les prévisions initiales tablaient sur quelque 500 000 bénéficiaires potentiels. Un chiffre qui, dès les premières semaines, s’est révélé largement sous-estimé.
À la mi-juin, environ 900 000 demandes avaient déjà été enregistrées. À la clôture du délai ce mardi, l’exécutif a annoncé un total d’environ 1,2 million de dossiers déposés. Le chiffre définitif sera connu mercredi.
Un dispositif qui dépasse toutes les projections
Lors d’un événement organisé à Madrid consacré au bilan de ce processus, Pedro Sánchez a qualifié la mesure d’« historique », en soulignant qu’elle répondait à une réalité sociale et économique que l’Espagne ne pouvait plus différer. L’argument démographique a structuré l’essentiel de son discours : sans la contribution de la population migrante, l’Espagne pourrait perdre 19 % de son PIB d’ici 2050 et jusqu’à 22 % d’ici 2075, sous l’effet du vieillissement accéléré de sa population active.
Depuis 2022, l’immigration contribue à environ la moitié de la croissance nationale espagnole. Ce constat chiffré a conduit Madrid à défendre l’intégration comme levier de cohésion sociale et de préservation du modèle de protection sociale. La logique est explicitement économique : régulariser, c’est formaliser une main-d’œuvre déjà présente et active sur le marché du travail.
Le Premier ministre a également présenté un nouveau Plan d’intégration et de citoyenneté, doté d’une enveloppe initiale de 500 millions d’euros, articulé autour de quatre axes stratégiques, de seize mesures et de dix objectifs à l’horizon 2030.
Une nouvelle architecture institutionnelle
Parmi les annonces figure la création d’une Agence nationale de la mobilité humaine, chargée de coordonner l’accueil, l’intégration et la mobilité des travailleurs étrangers. Sa mission : aligner la politique migratoire sur les besoins documentés du marché du travail et sur les projections démographiques à long terme.
Pedro Sánchez a plaidé pour le renforcement des voies légales de migration de travail, notamment via des recrutements organisés dans les pays d’origine. L’objectif affiché est une politique migratoire « ordonnée, régulière et sûre », conjuguant contrôle des frontières et mécanismes d’accès légaux. Le gouvernement souligne par ailleurs que les arrivées irrégulières ont nettement reculé ces dernières années.
Débat politique et front judiciaire
La mesure divise profondément le paysage politique espagnol. Le Partido Popular et Vox dénoncent un risque d’« appel d’air » et s’inquiètent d’une pression accrue sur les services publics. Plusieurs communautés autonomes ont déposé des recours, auxquels Vox s’est joint.
La Cour suprême espagnole a ouvert la voie à un examen d’une possible suspension provisoire du dispositif. La chambre a exprimé des doutes sur la compatibilité du décret avec le droit de l’Union européenne, en particulier sur un point central : le texte prévoit une régularisation de portée générale plutôt qu’un examen individualisé de chaque demande. Avant de statuer, la juridiction a demandé aux parties de présenter leurs observations.
La tension entre l’approche collective retenue par Madrid et les exigences procédurales du droit européen constitue le nœud du litige. Ce n’est pas une question marginale : si la Cour devait considérer le décret incompatible avec la réglementation communautaire, l’ensemble du dispositif serait fragilisé.
Le gouvernement, pour sa part, défend la légalité du texte et se dit convaincu que la justice finira par le valider. Le processus reste pleinement en vigueur et les dossiers continuent d’être instruits. L’issue judiciaire, elle, demeure ouverte.

