Le 27 septembre 2026, les Suisses se prononceront sur une question qui engage des siècles de tradition diplomatique. L’enjeu est précis : faut-il graver dans la Constitution une interprétation stricte et permanente de la neutralité helvétique ?
Tout commence en 1815. Au Congrès de Vienne, les grandes puissances européennes reconnaissent formellement la «neutralité perpétuelle» de la Confédération, estimant qu’elle sert leurs intérêts communs. Ce choix n’est pas imposé par le droit international — il est politique, et il peut être révoqué. Presque un siècle plus tard, en 1910, la Convention de La Haye codifie les obligations d’un État neutre en temps de guerre : interdiction de participer à un conflit armé, interdiction de favoriser militairement l’un des belligérants. Les prises de position diplomatiques et les sanctions économiques, elles, restent autorisées.
Pendant la guerre froide, la Suisse applique cette doctrine avec une rigueur maximale. Elle hésite longuement avant d’adhérer au Conseil de l’Europe — elle ne le fait qu’en 1963. L’effondrement soviétique marque un tournant. Dès 1993, le Bundesrat réoriente la politique étrangère helvétique autour d’un nouveau principe : la coopération multilatérale constitue le meilleur vecteur de sécurité collective. La Suisse rejoint le Partenariat pour la paix de l’OTAN en 1996, puis intègre l’ONU en 2002.
Février 2022 rouvre brutalement le débat. L’invasion russe de l’Ukraine contraint Berne à se positionner. Le Bundesrat reprend l’essentiel des sanctions de l’UE contre Moscou. Pour une partie de l’échiquier politique, cette décision franchit une ligne. Christoph Blocher, figure longtemps dominante de l’Union démocratique du centre (UDC), qualifie les sanctions économiques d’«armes de guerre» et appelle à un retour à la neutralité intégrale des années 1930. C’est dans ce contexte tendu que l’initiative sur la neutralité prend forme.
Derrière le texte se trouve l’association Pro Suisse, fondée en 2022 et héritière directe de l’Action pour une Suisse indépendante et neutre (ASIN), créée dans les années 1980 à l’instigation de Blocher lui-même. L’ASIN avait réussi à bloquer l’adhésion de la Suisse à l’ONU, puis à faire rejeter l’Espace économique européen en 1992. Des personnalités comme l’ancien président de la FIFA Sepp Blatter figurent parmi les soutiens publics de l’initiative. Pro Suisse s’oppose également au nouveau paquet d’accords bilatéraux en cours de négociation avec Bruxelles, estimant que l’intégration européenne érode ce qu’elle appelle la «maxime d’État» helvétique.
Concrètement, si la double majorité — peuple et cantons — approuve l’initiative, la Constitution inscrira le principe de neutralité «perpétuelle et armée». Trois conséquences méritent une analyse précise. Premièrement, l’adhésion à une alliance militaire serait explicitement interdite — une disposition qui rejoint le droit de la neutralité existant, mais qui verrouille constitutionnellement une option déjà théoriquement exclue. Deuxièmement, la coopération avec l’OTAN dans le cadre du Partenariat pour la paix, active depuis 1996, serait fragilisée, voire compromise. Troisièmement — et c’est le changement le plus substantiel —, la Suisse ne pourrait plus imposer de mesures de contrainte non militaires, autrement dit des sanctions autonomes, contre des États en guerre, sauf décision du Conseil de sécurité de l’ONU.
Le Bundesrat rejette l’initiative. Dans son message au Parlement, il affirme rester «convaincu de la valeur de la neutralité pour la Suisse», mais juge que le texte marquerait «un abandon de la flexibilité éprouvée dans l’application de la neutralité». Cette flexibilité est précisément ce qui a permis à Berne d’adapter sa politique étrangère aux mutations géopolitiques sans remettre en cause son statut fondamental.
Les spécialistes sont divisés. Constanze Stelzenmüller, chercheuse au Brookings Institute de Washington, auditionnée par la Commission de politique extérieure du Conseil des États, souligne que la Suisse a tiré profit de sa neutralité tout en maintenant une coopération active avec ses partenaires. Elle questionne la capacité de l’initiative à réellement renforcer la sécurité et la souveraineté helvétiques. À l’inverse, le politologue Wolf Linder, professeur émérite de l’Université de Berne, soutient le texte : inscrire la neutralité dans la Constitution la soustrairait aux «réactions à court terme» du monde politique et restaurerait une crédibilité internationale qu’il estime entamée ces trois dernières années.
Le débat qui s’ouvre jusqu’en septembre 2026 n’est pas seulement normatif. Il porte sur la capacité de la Suisse à défendre ses intérêts économiques et sécuritaires dans un environnement européen profondément reconfiguré — et sur le prix, en termes de marge de manœuvre, qu’elle est prête à payer pour une neutralité gravée dans le marbre constitutionnel.

