Le 19 août 2026, le nom de Tomoko Akane — magistrate japonaise à la tête de la Cour pénale internationale — figurait sur la liste des personnes sanctionnées par le Trésor américain. Ce geste, loin d’être symbolique, traduit une escalade mesurée et délibérée de la part de l’administration Trump contre une institution dont Washington conteste depuis longtemps la légitimité. Aux côtés de la présidente de la CPI, le substitut du procureur sénégalais Abdoulaye Seye se trouve également visé par ces mesures restrictives, qui bloquent toute transaction financière ou immobilière avec les personnes concernées sur le territoire américain et leur interdisent l’entrée dans le pays.
Le secrétaire d’État Marco Rubio a justifié ces sanctions en des termes sans équivoque. Selon lui, ces deux hauts responsables «ont participé directement aux efforts déployés par la CPI pour enquêter, arrêter, placer en détention ou poursuivre des responsables dont le gouvernement n’a pas accepté la compétence de la Cour». Washington, qui n’est pas signataire du Statut de Rome ayant institué la CPI en 1998, considère que toute démarche judiciaire visant des ressortissants américains ou leurs alliés constitue une atteinte à la souveraineté nationale — un argument que l’administration Trump a érigé en doctrine.
Une campagne diplomatique aux contours stratégiques
Ces sanctions ne surviennent pas isolément. Dès le mois de juillet 2026, Washington avait lancé ce que Rubio lui-même a qualifié de «campagne diplomatique» visant à «démanteler la menace que représente la CPI pour notre souveraineté nationale». L’objectif affiché est double : affaiblir l’institution basée à La Haye sur le plan opérationnel, et inciter les États membres à s’en retirer. Le Tchad et le Venezuela ont d’ores et déjà annoncé leur retrait, répondant ainsi aux sollicitations américaines. Cette dynamique de désaffiliation, si elle s’amplifie, pourrait fragiliser la base financière et politique de la Cour de manière structurelle.
Le déclencheur immédiat de cette offensive réside dans les mandats d’arrêt émis par la CPI en novembre 2024 à l’encontre du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu et de l’ancien ministre de la Défense Yoav Gallant, dans le cadre du conflit à Gaza. Israël, allié stratégique des États-Unis, n’est pas non plus partie au Statut de Rome, ce qui n’a pas empêché la Cour de revendiquer une compétence sur les faits commis sur le territoire palestinien. Pour Washington, cette démarche illustre précisément ce qu’il dénonce comme une «politisation grave» de l’institution.
La CPI entre pression externe et fragilité institutionnelle
La CPI, créée en 2002 et comptant 124 États parties, se trouve aujourd’hui dans une position délicate. Les sanctions américaines ne constituent pas une première : en 2020, l’administration Trump avait déjà ciblé la procureure Fatou Bensouda dans le contexte des enquêtes sur des ressortissants américains en Afghanistan. Ces mesures avaient été levées par l’administration Biden en 2021, avant d’être réintroduites et amplifiées. Le cycle actuel marque toutefois une intensification notable, puisqu’il vise désormais la présidente même de la juridiction, signal d’une volonté de pression maximale sur l’ensemble de la structure décisionnelle.
Du point de vue du droit international, la situation soulève des questions de fond sur la portée extraterritoriale des sanctions unilatérales américaines. Les États membres de la CPI, dont une majorité de démocraties européennes, se trouvent placés devant un choix inconfortable : maintenir leur soutien à une institution dont ils ont ratifié le statut fondateur, ou ménager leurs relations avec Washington. L’Union européenne a jusqu’ici réaffirmé son attachement à la CPI, sans toutefois définir de mécanisme de rétorsion face aux sanctions américaines.
Les implications pour la gouvernance judiciaire internationale
Pour les observateurs attentifs aux équilibres multilatéraux, la séquence en cours dépasse le seul cas de la CPI. Elle illustre une tendance plus large à la remise en cause des institutions supranationales par des puissances qui estiment que ces structures empiètent sur leur marge de manœuvre souveraine. Rubio a qualifié la CPI de «juridiction corrompue et gravement politisée qui a abusé de son autorité de manière malveillante», une formulation qui relève autant de la communication politique que de l’analyse juridique, mais qui produit des effets concrets sur la crédibilité perçue de l’institution.
À terme, c’est la capacité opérationnelle de la Cour qui se trouve en jeu. Si les États-Unis parviennent à convaincre un nombre significatif de partenaires de se retirer du Statut de Rome, ou simplement de ne pas coopérer aux procédures d’arrestation, la CPI verra son autorité pratique s’éroder, indépendamment de sa légitimité juridique formelle. Tomoko Akane, désormais sanctionnée par la première économie mondiale, incarne malgré elle cette tension entre l’ambition universaliste du droit pénal international et la réalité des rapports de force entre États.

