Dans les couloirs feutrés d’une institution financière internationale, les chiffres racontent rarement des histoires simples. Odile Renaud-Basso, présidente de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD), le sait mieux que quiconque. Interrogée cette semaine par Caroline de Camaret, elle a livré une analyse sobre et précise d’un environnement économique sous pression, entre guerre en Ukraine, instabilité au Proche-Orient et repositionnement américain sur la scène multilatérale — autant de variables qui redessinent, trimestre après trimestre, les contours de l’action de la banque qu’elle dirige.
Le diagnostic qu’elle pose sur la conjoncture européenne est net : les perspectives de croissance ont été revues à la baisse de 0,5 % en moyenne sur l’ensemble des pays d’opération de la BERD. La Commission européenne elle-même a ramené ses prévisions à 0,9 % de croissance, tandis que l’inflation devrait atteindre 3 % en 2026. La volatilité des prix du pétrole, directement alimentée par les tensions au Proche-Orient, pèse sur des économies déjà fragilisées par des années de chocs successifs. Dans ce contexte, Renaud-Basso met en garde contre la tentation de prolonger indéfiniment les mesures de soutien à la demande — subventions aux prix de l’énergie, plafonnement des prix à la pompe — qui, si elles ont pu amortir le choc initial, risquent de creuser des déficits structurels difficiles à résorber. « Ces mesures doivent être temporaires et très ciblées », insiste-t-elle, une formule qui sonne comme une injonction adressée autant aux gouvernements de l’Est qu’aux grandes économies d’Europe occidentale.
La France n’échappe pas à cet examen critique. Bien que la BERD n’y intervienne pas directement, sa présidente observe que l’endettement public français « a fortement augmenté après le Covid », exposant le pays à un risque de ralentissement économique dont l’ampleur reste difficile à calibrer. Cette remarque, formulée sans emphase, illustre précisément la posture analytique de l’institution : elle n’a pas vocation à dicter les politiques nationales, mais elle observe, compare et avertit, armée d’une base de données couvrant des dizaines d’économies en transition.
C’est précisément dans les situations de crise que la BERD affirme sa raison d’être. « Notre rôle est vraiment d’aider les pays à faire face aux situations les plus difficiles, quand le secteur privé va avoir tendance à se retirer », rappelle Renaud-Basso. La banque a ainsi adapté ses instruments pour offrir des soutiens en liquidités et des financements d’urgence à ses clients, notamment face aux effets de change et aux hausses des prix des importations que provoque la dépréciation monétaire. Avec 10 milliards d’euros déployés en Ukraine, le soutien à ce pays constitue l’une des priorités absolues de l’institution, qui finance la reconstruction d’infrastructures critiques — électricité, chauffage, transports — en plein conflit armé. Renaud-Basso, qui s’est rendue à plusieurs reprises sur place, décrit une population marquée par une « résilience extraordinaire » et une détermination à défendre son indépendance économique autant que territoriale, une observation qui, au-delà du registre humain, fonde une thèse d’investissement : l’Ukraine a besoin de capitaux étrangers pour fonctionner, et leur afflux constitue à la fois un signal de confiance et un levier de développement.
La réunion annuelle de la BERD, tenue début juin à Riga, a offert l’occasion de mesurer le chemin parcouru par les pays baltes depuis leur adhésion à l’Union européenne. L’Estonie, la Lettonie et la Lituanie incarnent, selon Renaud-Basso, une « transformation extraordinaire » rendue possible par des réformes structurelles ambitieuses — lutte contre la corruption, renforcement des contrôles dans les systèmes bancaires, diversification énergétique — et par un désenclavement progressif vis-à-vis d’une dépendance historique à la Russie. La transition vers les énergies renouvelables y a joué un rôle central, illustrant comment les contraintes géopolitiques peuvent devenir des accélérateurs de modernisation économique lorsqu’elles s’articulent à des financements ciblés.
La question du positionnement américain mérite une attention particulière. Les États-Unis demeurent le premier actionnaire de la BERD avec 11 % du capital, devant le Royaume-Uni (9 %) et l’Union européenne avec la Banque européenne d’investissement (6,2 %). Dans un contexte où l’administration Trump a gelé plusieurs lignes d’aide étrangère et manifesté une certaine réticence envers les banques multilatérales de développement, Renaud-Basso choisit de lire dans la souscription américaine à l’augmentation de capital de 2023 — destinée à financer les investissements en Ukraine — un « signe de soutien à l’institution ». Elle reconnaît sans détour que Washington est moins enclin à financer la transition énergétique ou les programmes d’égalité de genre, mais relativise l’impact de cette divergence : la majorité des actionnaires — Union européenne, Royaume-Uni, Canada, Japon — maintient ces priorités au cœur du mandat de la banque, et les pays d’opération eux-mêmes manifestent un intérêt croissant pour le solaire, l’éolien et le stockage par batterie, y voyant un outil de sécurité énergétique plus qu’une concession idéologique.
Enfin, le regard de la BERD se tourne vers l’Afrique, continent dont la croissance économique moyenne atteint 4,7 % et dont la dynamique démographique représente à la fois un défi et une opportunité d’investissement considérable. Renaud-Basso y voit un potentiel « extrêmement important », notamment pour le financement des PME via le secteur bancaire local et pour l’accompagnement d’une capacité d’innovation que le continent développe à un rythme soutenu. Ce sont ces arbitrages — entre risque souverain, rendement attendu et impact systémique — qui définissent, au quotidien, la grammaire d’une institution dont l’utilité se mesure précisément à l’aune des crises qu’elle choisit d’affronter.

