Un projet qui redessine les contours du football mondial
Zurich, siège statutaire de la FIFA. C’est depuis cette adresse helvétique, inscrite au registre du commerce du canton de Zurich, que l’instance dirigeante du football mondial a annoncé mardi un projet susceptible de transformer en profondeur la structure financière du sport le plus suivi sur la planète. À l’heure où le Bundesrat surveille de près les activités des grandes organisations internationales domiciliées en Suisse, la FIFA de Gianni Infantino franchit un nouveau seuil : celui de l’ouverture de ses droits commerciaux à des capitaux privés extérieurs.
Le projet, encore soumis à validation formelle par le Conseil de la FIFA, prévoit la création d’une entité distincte baptisée FIFA Forward Enterprise (FFE). Cette structure regrouperait l’ensemble des droits commerciaux de l’organisation — droits de diffusion télévisée, sponsoring, billetterie et licences — ainsi que la gestion opérationnelle de ses tournois. Des investisseurs tiers seraient invités à y prendre des participations minoritaires, sans droit de contrôle. La FIFA, pour sa part, conserverait une représentation majoritaire au conseil d’administration de la FFE et l’autorité exclusive sur la gouvernance sportive, les calendriers de compétition et les décisions réglementaires.
Une levée de fonds de 4,2 milliards de dollars d’ici fin 2025
Les chiffres avancés par la FIFA sont considérables. La FFE viserait une levée de fonds de 4,2 milliards de dollars avant la fin de l’année civile. L’ensemble des bénéfices nets générés par cette structure serait, selon le communiqué officiel, réinvesti dans le développement du football à l’échelle mondiale, via un mécanisme dédié dénommé FIFA Fast Forward Programme (FFFP).
En consolidant les programmes de financement existants au sein de cette nouvelle architecture, la FIFA espère mobiliser une enveloppe dépassant 10 milliards de dollars sur les quatre prochaines années. À titre de comparaison, les projections antérieures tablaient sur une distribution d’environ 2,7 milliards de dollars aux fédérations membres pour la période 2027-2030. L’écart entre les deux montants illustre l’ambition — et le risque — de l’opération.
Pour structurer cette transaction, la FIFA travaille en collaboration avec la banque d’affaires J.P. Morgan et le fonds d’investissement Thrive Eternal, dont le rôle serait de prendre la tête du consortium d’investisseurs potentiels. Ce fonds a été fondé par Joshua Kushner, frère de Jared Kushner, gendre du président américain Donald Trump — une proximité politique qui ne manquera pas d’alimenter les interrogations sur les intérêts en jeu.
La FIFA, une association à but non lucratif sous pression de rentabilité
Sur le plan juridique, la FIFA demeure une association à but non lucratif au sens du droit suisse, domiciliée à Zurich. À ce titre, elle affecte une partie de ses revenus à ses charges opérationnelles — dont la rémunération de Gianni Infantino, estimée à plusieurs millions de francs suisses annuels — et redistribue le solde à des programmes de développement sportif. La création de la FFE ne modifierait pas formellement ce statut, mais elle introduit une logique de rendement financier externe qui contraste avec le modèle associatif traditionnel.
Cette tension entre forme juridique et réalité économique n’est pas nouvelle pour les grandes organisations sportives internationales établies en Suisse. Elle soulève néanmoins des questions de cohérence structurelle que ni le communiqué de la FIFA ni les documents publics disponibles ne tranchent avec précision.
L’UEFA refuse la mise en vente du football
La réaction de l’UEFA, organisation faîtière des fédérations européennes dont le siège est établi à Nyon (canton de Vaud), n’a pas tardé. Dans un communiqué aux termes délibérément fermes, l’instance européenne a rejeté le principe même de l’opération : «L’âme et la gouvernance du football ne sont pas des capitaux sur lesquels faire de la spéculation, surtout sans transparence sur la destination des bénéfices financiers. Aucun d’entre nous n’est le propriétaire du football. Ce n’est pas à la FIFA de le vendre.»
Au-delà de la rhétorique, la position de l’UEFA pointe deux griefs distincts et mesurables. Le premier porte sur la transparence : l’absence de mécanismes vérifiables garantissant que les bénéfices générés par la FFE bénéficieront effectivement au développement du football de base. Le second touche à la légitimité institutionnelle : la FIFA peut-elle céder, même partiellement, des droits commerciaux adossés à des compétitions dont la valeur repose sur la participation collective de toutes les fédérations membres ?
Un vote du Conseil de la FIFA reste décisif
Le projet n’est pas encore acté. Il doit obtenir l’approbation formelle du Conseil de la FIFA, organe composé de représentants des confédérations continentales, dont l’UEFA. Ce verrou institutionnel confère à l’opposition européenne un poids concret, bien au-delà de la déclaration de principe. La configuration politique au sein du Conseil déterminera si la FFE verra le jour dans sa forme actuelle, amendée, ou abandonnée.
Pour l’heure, le projet illustre une tendance de fond : la monétisation croissante des droits sportifs à l’échelle mondiale attire des capitaux privés qui cherchent des rendements stables adossés à des actifs à forte visibilité. La question n’est pas tant de savoir si ce mouvement est souhaitable en soi, mais de déterminer qui en fixe les règles, qui en contrôle les flux, et quelles garanties structurelles protègent l’intégrité des compétitions. Des questions auxquelles ni la FIFA ni ses partenaires financiers n’ont encore apporté de réponse publique satisfaisante.

