Pour sa toute première apparition au Montreux Jazz Festival, le New-Yorkais Moby a livré un set sans faille, démontrant pourquoi, à 60 ans, il reste une référence incontournable de la musique électronique mondiale.
Le constat est immédiat : lorsqu’un pionnier du genre se produit pour la première fois sur une scène aussi emblématique que l’auditorium Stravinski, le public répond présent en nombre. Le parterre affichait complet ce mercredi soir, preuve que la notoriété de l’artiste transcende les générations et les frontières du genre. À peine une minute après l’heure annoncée, des cris et des sifflements montaient déjà de la salle, signe d’une attente palpable.
Moby a ouvert avec «Bodyrock», suivi sans transition de «Go», deux titres suffisants pour installer une dynamique collective que rien ne viendra enrayer jusqu’à la fin de la soirée. La mécanique du show repose sur une construction millimétrée : enchaînement des titres, jeux de lumière calibrés, et un écran de scène utilisé avec une précision narrative réelle. Sur «Bodyrock», des vues aériennes de New York s’inscrivent dans les lettres de son nom ; sur «We Are All Made of Stars», ce sont des images de la Voie lactée et des premières missions lunaires qui défilent, avec la silhouette blanche de l’artiste en surimpression. Rien n’est laissé au hasard.
Le set ménage également des moments plus intimes. «In This World» ralentit le tempo et offre à la choriste Nadia Duggin l’espace pour déployer une puissance vocale saisissante, rappelant que l’électro de Moby n’a jamais sacrifié l’émotion à la performance technique. Ce contraste entre montées en puissance et parenthèses plus sobres constitue précisément la colonne vertébrale dramaturgique du concert.
Moby a également pris le temps de rendre hommage à David Bowie, avec lequel il entretenait une amitié personnelle. Racontant avoir travaillé dans un golf à l’âge de dix ans pour s’offrir un album de Bowie, il a introduit «Heroes» en invitant le public à imaginer un salon partagé entre lui, la salle et l’artiste disparu. Il a interprété le titre, guitare en main aux côtés de Duggin, les yeux fermés sur les paroles — un moment de recueillement collectif rare dans ce type de format.
L’engagement de Moby pour la cause animale, visible dès le début du concert à travers ses tatouages «Animal» et «Rights», s’est aussi matérialisé sur scène avant «Why Does My Heart Feel So Bad?», avec la diffusion d’un message vidéo de la primatologue Jane Goodall remerciant l’artiste pour son militantisme. Ce type d’insertion militante, intégrée sans rupture dans le flux du spectacle, illustre une cohérence entre image publique et contenu artistique que peu d’artistes de cette envergure maintiennent sur la durée.
L’enchaînement de «Raining Again» et «Disco Lies» a relancé la dynamique dansante, avant que «Natural Blues» ne serve de conclusion apparente — le public s’apprêtant à voir les lumières se rallumer. Mais Moby a réservé un rappel en trois actes : «Porcelain», reconnu dès la première note au vu des réactions immédiates de la salle, puis «Lift Me Up» et «Feeling So Real», qui ont maintenu l’auditorium Stravinski en mouvement jusqu’au bout.
Sur le plan de la production, ce concert illustre ce que le Montreux Jazz Festival sait faire avec constance : offrir à des artistes établis un cadre technique et acoustique à la hauteur de leur catalogue. Moby, de son côté, a démontré qu’une discographie construite sur trois décennies peut encore générer une adhésion collective immédiate, sans nostalgie passive ni concession au spectaculaire gratuit.

