«Je ne peux pas rester neutre» : Lagarde explique son départ anticipé de la BCE

C’est dans la salle de presse de la Banque centrale européenne à Francfort, quelques instants après l’annonce d’une décision de taux attendue, que Christine Lagarde a lâché une confidence qui n’avait rien de routinier. La présidente de la BCE, dont le mandat devait s’achever en octobre 2027, a annoncé jeudi 29 octobre qu’elle quitterait ses fonctions le 7 février 2027, soit environ neuf mois avant terme. La raison invoquée ne relevait ni de la santé ni d’une opportunité professionnelle immédiate : elle tenait à la parole, ou plutôt à l’impossibilité de la retenir.

«Je ne pense pas pouvoir rester neutre», a-t-elle déclaré aux journalistes présents. La neutralité attendue des banquiers centraux, qu’elle a elle-même qualifiée de «prix de leur indépendance», ne lui semblait plus tenable à quelques mois de l’élection présidentielle française. Elle a évoqué sa volonté de disposer d’une «liberté de parole, de liberté d’expression» sur des sujets dépassant le cadre de la politique monétaire, et son souci de défendre ce qu’elle perçoit comme une vérité fragilisée par des «déformations». Après plus de vingt ans passés entre le Fonds monétaire international et la BCE, elle a laissé entendre qu’il lui restait des choses à dire — «que les gens écoutent ou non, c’est une autre histoire».

Ce départ prématuré n’était pas la seule information de la séance.

La BCE a maintenu ses principaux taux d’intérêt inchangés, le taux de dépôt restant fixé à 2,5 %. Mais Lagarde a révélé que le Conseil des gouverneurs avait sérieusement débattu d’une hausse. La décision finale de statu quo a été prise à l’unanimité, a-t-elle précisé, tout en adressant aux marchés un signal non équivoque : cette pause pourrait ne durer que jusqu’en décembre.

Deux facteurs ont alimenté le débat interne. Le premier concerne l’énergie : les prix de l’essence, du diesel et du gaz continuent de progresser, et les marges de raffinage demeurent élevées. L’inflation dans la zone euro a atteint 3,8 % en septembre, portée par une hausse de 18,9 % des prix de l’énergie sur un an. Le second facteur touche au coût de l’endettement à long terme. Le rendement moyen des obligations d’État à dix ans dans la zone euro a progressé d’environ 35 points de base depuis la date de clôture des projections de septembre — une évolution qui accomplit mécaniquement une partie du travail de resserrement monétaire, en renchérissant les crédits immobiliers et les prêts aux entreprises. Les taux des prêts immobiliers ont ainsi grimpé à 3,8 % en août, contre 3,5 % en juillet, tandis que les banques ont durci leurs critères d’octroi au troisième trimestre. «Si vous combinez ces deux facteurs, en réalité, le Conseil des gouverneurs a débattu pour savoir si une hausse était appropriée», a résumé Lagarde.

Sur la question d’une éventuelle hausse en décembre, la présidente a maintenu la formule habituelle de la BCE — décisions «réunion par réunion», sans engagement préalable sur une trajectoire — mais elle est allée plus loin qu’à l’ordinaire. Elle a détaillé les indicateurs que la banque recevra d’ici là : deux nouvelles publications sur l’inflation, les données de croissance du troisième trimestre et les chiffres des salaires. Et elle a ajouté : «Sauf en cas d’évolutions majeures, la direction à suivre est assez claire pour nous tous.» L’inflation sous-jacente, qui exclut les composantes volatiles comme l’énergie et l’alimentation, se verra accorder un poids particulier dans cette évaluation.

La France, l’éléphant au milieu de la pièce

Les coûts d’emprunt à dix ans de la France ont dépassé 5 % la semaine dernière pour la première fois depuis 2002. L’écart avec les rendements des Bunds allemands s’est fortement creusé, atteignant environ 154 points de base jeudi après-midi — soit quelque 40 points de base au-dessus du spread italien, pays longtemps considéré comme le maillon faible de la zone euro en matière de dette souveraine. Le rendement français à dix ans est revenu autour de 4,88 % en cours de séance, en léger repli.

Lagarde a évité de nommer explicitement la France. Elle a expliqué que la hausse des rendements à long terme revêt un caractère mondial, portée par les anticipations d’inflation, la trajectoire attendue des taux directeurs et la vague d’émissions obligataires des grandes entreprises technologiques qui s’endettent pour financer leurs centres de données. Elle a néanmoins été explicite sur un point : les pays très endettés doivent intégrer dans leurs projections budgétaires des taux d’intérêt «probablement plus élevés pendant un certain temps» et respecter les règles du cadre budgétaire européen.

Interrogée sur un risque de contagion, Lagarde a adopté un ton plus ferme. «Si les évolutions des marchés menaçaient la bonne transmission de notre politique monétaire, y compris via des mouvements de marché injustifiés et désordonnés, nous disposons d’instruments pour réagir», a-t-elle déclaré. La BCE est déjà intervenue lors de la crise de la dette souveraine débutée en 2010 et pendant la pandémie. Son Transmission Protection Instrument, créé en 2022, n’a jamais été activé à ce jour. Oxford Economics ne s’attend pas à ce qu’il le soit prochainement : dans son scénario central, l’écart franco-allemand approcherait 200 points de base d’ici l’élection présidentielle du printemps prochain, sans pour autant franchir le seuil d’une véritable crise de la dette, selon l’économiste senior Leo Barincou.

Sur la question de sa succession, Lagarde a assuré qu’il y aurait une «parfaite continuité de l’activité» et qualifié la BCE d’institution «solide, forte comme un roc». Matthew Ryan, responsable de la stratégie de marché chez Ebury, juge pourtant le calendrier «loin d’être idéal», pointant une inflation encore largement au-dessus de l’objectif et un écart franco-allemand à son plus haut depuis 2011. Il cite l’ancien gouverneur de la banque centrale néerlandaise Klaas Knot et le dirigeant de la Banque des règlements internationaux Pablo Hernández de Cos parmi les favoris à la succession. Tant qu’aucun nom ne sera officialisé, cette incertitude pèsera sur les marchés : les investisseurs «vont désormais trader en partie sur les rumeurs concernant la nouvelle direction de la BCE», a écrit Claus Vistesen de Pantheon Macroeconomics.

Christine Lagarde présidera encore deux réunions du Conseil des gouverneurs, en décembre et en février. La première pourrait déboucher sur la hausse que la banque a délibérément laissée en suspens cette semaine. Ce qui suivra reste, pour l’heure, une question ouverte — pour les marchés comme pour la zone euro tout entière.