Fonds SAFE inutilisés : Bruxelles tente d’orienter 21,3 milliards vers l’Ukraine

La Commission européenne a rouvert un deuxième cycle de demandes dans le cadre du programme Security Action for Europe (SAFE), remettant à disposition 21,3 milliards d’euros de prêts à taux réduit destinés à la défense. L’objectif affiché : inciter les États membres à associer l’Ukraine à leurs projets industriels communs, alors que Kyiv fait face à un déficit budgétaire estimé à 70 milliards d’euros. L’initiative illustre à la fois l’ambition stratégique de Bruxelles et les limites structurelles de son pouvoir de contrainte sur les capitales nationales.

Un programme conçu pour la défense européenne, désormais tourné vers Kyiv

Le programme SAFE a été conçu pour accélérer le renforcement des capacités de défense des États membres de l’UE, en réponse à la guerre d’agression russe contre l’Ukraine et aux incertitudes croissantes sur les garanties de sécurité américaines sous le second mandat de Donald Trump. Plusieurs pays — notamment l’Italie, la Hongrie et la France — ont cependant emprunté bien en deçà des montants anticipés, laissant une enveloppe substantielle sans emploi.

C’est dans ce contexte qu’Ursula von der Leyen a annoncé, lors de son discours sur l’état de l’Union devant le Parlement européen, la mise en place d’un nouveau programme destiné à des projets conjoints avec des entreprises ukrainiennes. Le commissaire à la Défense, Andrius Kubilius, a formalisé cette orientation dans une lettre adressée jeudi aux gouvernements européens, les appelant à approfondir la coopération avec Kyiv dans les domaines prioritaires : systèmes antimissile, drones et munitions.

Le porte-parole de la Commission pour la défense, Thomas Regnier, a résumé la logique de l’exécutif européen : « Ces fonds restants peuvent clairement profiter aux industries nationales de défense, mais aussi à l’Ukraine dans le contexte actuel. Nous pouvons aligner les deux intérêts. » Une formulation qui reflète une approche pragmatique, cherchant à réconcilier intérêts nationaux et solidarité stratégique, sans disposer des instruments juridiques pour l’imposer.

Des marges de manœuvre étroites, une issue incertaine

La géométrie politique du dossier reste complexe. Certains États du flanc oriental, comme la Roumanie, sont déjà soumis à une procédure de déficit excessif et disposent d’une capacité d’emprunt supplémentaire limitée. Dans ce contexte, seuls quelques pays — la Pologne, l’Irlande et la Grèce notamment — semblent en mesure d’absorber de nouveaux prêts SAFE avant la clôture des demandes fixée au 13 novembre.

Un responsable de l’UE, s’exprimant sous couvert d’anonymat auprès d’Euronews, a mis en mots la tension fondamentale de l’exercice : « Dans la situation actuelle, la Commission ne peut pas simplement dire : faites-en ce que vous voulez. Mais rien ne garantit que cela arrivera. »

Le risque concret est donc que plusieurs milliards d’euros demeurent non dépensés au moment précis où les besoins financiers de l’Ukraine sont les plus aigus. La Commission explore activement des solutions alternatives, mais la marge juridique reste étroite. L’efficacité réelle du dispositif dépendra moins des règles formelles que de la volonté politique des capitales, à commencer par Varsovie.